Polaris

Mercredi 1 mars 2006

Kalakshetra

Classé dans : Musique — polaris @ 21:17

Hier soir, concert à Kalakshetra. Kalakshetra, c’est une académie culturelle très renommée qui oeuvre pour la préservation de l’art traditionnel indien, un immense campus qui combine école de danse, cours de musique et auditorium, en plus d’activités annexes come le tissage et la peinture. Les meilleurs élèves y étudient, les melleurs artistes s’y produisent, et géographiquement, c’est derrière chez moi. Au sens propre: je saute le mur, je suis sur le campus. Bon, comme je suis un homme civilisé, je fais le tour pour passer par l’entrée, ce qui me prend bien 5 minutes. Je vous ai déjà dit que j’aimais bien mon quartier ?

L’auditorium est un grand batiment circulaire, en bois, avec un toît conique et une architecture raffinée. On y entre come dans un temple, et les barbares dans mon genre sont priés de se déchausser. À l’intérieur, c’est haut de plafond (on est directement sous le toit), joliment décoré et curieusement habité: les chauves souris protègent les spectateurs contre les mustiques. Le festival de cette semaine est en hommage à Rukmini Devi, la fondatrice de cet endroit, qui a entre autres, si j’en crois le petit speech auquel on a droit en introduction, fait du Bharata Natyam un art majeur (c’était considéré comme vulgaire dans les années 20). Rukmini, comme beaucoup de personnes exceptionnelles, est née un 29 février (joyeux anniversaire, Gilles), il y a un peu plus d’un siècle. Un petit autel est dressé à droite de la scène, avec son portrait décoré de guirlandes de fleurs, quelques statuettes de divinités hindoues (dont Lakshmi, patronne des arts), de l’encens et des offrandes. Quand j’entre, un dévôt finit ses prières avant de quitter la salle, qui ne se remplira que modestement.

Après une courte introduction par 4 chanteuses de l’école, un petit discours d’un home que je n’ai pas identifié et d’un autre qui semblait être un représentant du journal “The Hindu” (“le seul vrai quotidien national”, je cite), la directrice laisse la place aux musiciens. Ils sont 5, assis en tailleur sur une petite estrade au milieu de la scène: le flutiste, en vedette, un viloniste qui l’accompagne, 2 percussionistes et une tempura. Il y a aussi un ordinateur portable caché mais chut, il est là incognito.

La musique commence et je me laisse très vite emporter. Loin d’être un plaisir abstrait réservé aux intellectuels, c’est une musique simple et hypnotique, vivante, étonnament moderne même après 15 siècles. La flute donne le thème et introduit les variations, le violon la suit comme un écho. La section rhytmique est utilisée comme un instrument, avec des rythmes complexes et une grande variété harmonique, pendant que la tempura (une sorte de grande sitare) crée une nappe typique et garde tout le monde dans le ton. Les musiciens sont d’authentiques virtuoses, l’exécution est rapide et la plupart du temps à l’unisson, pratiquement sans harmonie: toute la construction est horizontale, et repose sur le talent individuel plutôt que sur la synergie des artistes. Le public aussi est surprenant. Il y a plus de femmes que dans la plupart des endroits que j’ai visités jusqu’ici, les élèves de l’école sont assis par terre au pied de la scène. À un moment, le flutiste nous explique que le thème qu’il joue est normalement sur 11 temps, mais qu’il va le reprendre sur 9 temps parce que ça correpond mieux à leur formation. Et là, le public se laisse entraîner, et frappe dans ses mains sur 9 temps comme si de rien n’était. Alors je ne sait pas vous, mais moi, un rythme sur 9 temps ou on accentue le premier, le 6ème et le 8ème, ça ne m’est pas exactement naturel. Ici, je ne sais pas s’il n’y avait que des inconditionels de musique traditionnelle, mais 9 temps, facile pour eux. Et chez nous, sur deux temps, le public arrive souvent à se tromper…

Ça me rappelle que l’autre jour, en rentrant de Pondicherry (oui, je suis allé à Pondicherry, faudra que je vous raconte), on est tombés sur un rassemblement international de Pentecôtistes qui hantaient dans la rue. C’était du bon vieux chant liturgique à l’européenne, genre développé entre le 19ème et le 20ème siècle pour évangéliser en masse. Et bizarrement, les pentecôtistes indiens ont du mal avec nos chants sans vibrato et sans quart de ton. Il faut croire que chacun porte en lui sa tradition musicale, et qu’il est difficile d’embrasser celle des autres.

Au bout de trois heures de concert, les musiciens ont l’air bien partis pour continuer malgré la défection du violoniste qui a un train  prendre, on décide de sortir avec Hadrien parce qu’on a pas encore mangé.  Accessoirement, les moustiques, bien que privés de supériorité aérienne par la présence des chauves-souris, n’ont pas hésité à venir porter la guerilla sous les sièges, au niveau des pieds. Le festival Rukmini Devi se poursuit apparemment toute la semaine, mais sot que je suis, je n’ai pas regardé le programme. On verra ce soir.

Mercredi 30 novembre 2005

Assaut frontal sur les DRM en France

Classé dans : DRM, Musique, Technique — polaris @ 0:35

C’est tout bonnement incroyable. Profitant du projet de loi DADVSI (Droits d’Auteurs et Droits Voisins dans la Société de l’Information), qui devrait passer en urgence vers le 23 décembre devant le parlement, Vivendi, la SACEM et le BSA mettent le pied dans la porte avec un amendement invraisemblable, visant à interdire la publication de tout logiciel qui n’intègrerait pas de système de gestion des droits numériques (DRM). Outre l’incroyable entreprise de racket que cela représenterait — plus moyen de publier un client de clavardage sans le feu vert des majors — c’est une balle dans la nuque pour n’importe quel logiciel libre, pour peut qu’il soit susceptible de transmettre des données, puisque même si celui-ci embarque la technologie nécessaire, n’importe qui peut enlever la fonctionnalité et recompiler l’ensemble.

Les commentaires et l’arrogance des acteurs de l’industrie des médias sont proprement alarmants: “Vous allez changer vos licenses”, “vous allez arrêter de publier vos logiciels” sont quelques uns des propos rapportés par FSF France, qui note au passage que France Telecom R&D tombe sous le coup de la loi pour ses logiciels Maay et Solipsis. La débacle Sony (oui, au fait, c’est pas terminé) n’a apparemment pas servi de leçon à tout le monde, une bonne partie de l’industrie caresse encore le rêve d’obtenir le contrôle total du consommateur. L’ironie de la situation dans laquelle ils prétendent défendre la culture en interdisant les seuls logiciels à pouvoir garantir son accès pour tous semble leur échapper. Les parlementaires américains ont eu le bon sens de rejeter un projet de loi équivalent, il serait bon que les nôtres aient au moins le droit de donner leur avis, et qu’ils soient informés sur les enjeux.

Daniel Glazman, l’homme derrière l’éditeur web NVu, se fend d’une lettre ouverte particulièrement mordante: Honte à la SACEM. Si cet amendement doit prendre de la vitesse, il y a fort à parier que d’autres acteurs de l’open source, en France et ailleurs, vont monter au créneau. Je pense entre autres à François Bancilhon, le PDG de Mandriva, qui serait un peu embêté s’il n’avait plus le droit de packager les serveurs Apache, ssh, ftp ou les clients de messagerie instantanée…

(via le Standblog)

Samedi 26 novembre 2005

Pandora

Classé dans : Musique, Web 2.0 — polaris @ 16:26

Amateurs de musique et explorateurs phonographiques de tous poils, vous qui êtes énervés parce que votre iPod plafonne à 60 Go et que tous vos amis sont fans de Kyo, ce billet est pour vous. Découvrir de la bonne musique — c’est à dire, de la musique que vous aimez — a toujours été un processus empirique. Que ce soit en écoutant la radio, au détour d’un concert, en écoutant un disque chez un ami, la découverte est souvent fortuite, opportuniste. On notera au passage le gros échec de la balise “Genre” des morceaux en mp3, qui sert approximativement à… rien, au moins de ce point de vue. Pour aller plus loin, on peut explorer les influences revendiquées par les artistes, ou bien lire la presse spécialisée pour trouver des pistes, mais ce type de recherche se limite aux artistes les plus connus (les articles sur Huun-Huur-Tu sont moins fréquents que ceux sur Madonna).

L’an dernier, j’ai découvert Audioscrobbler (rebaptisé last.fm), et la possibilité de voir ce qu’écoutent mes voisins est déjà appréciable: non seulement le nombre d’amis à qui je peux demander ce qu’ils écoutent augmente de manière exponentielle, mais en plus je peux cibler directement ceux qui écoutent djà à peu près la même chose que moi, ce qui est censé augmenter mes chances. Mais au final, ça reste le même système: écouter un morceau chez un ami pour voir si on aime.

Mais voici Pandora, un service de découverte musicale propulsé par le Music Genome Project, et qui prétend répondre à cette simple question: “Pouvez-vous m’aider à découvrir de la musique que j’aime ?”. Concrètement, les musiciens du MGP ont passé des années à analyser les caractéristiques musicales de plus de 300.000 morceaux représentant plus de 10.000 artistes: mélodie, rythme, tonalité, harmonie, instrumentation, arrangements, chants et contrechants. Et maintenant, partant d’un artiste ou d’une chanson qui vous plaît, ils sont capables de vous proposer une liste de morceaux présentant des caractéristiques similaires.

Une fois enregistré (c’est gratuit si vous acceptez la pub), le site lui-même est d’une agréable simplicité: une simple page, qui contient un petit lecteur Flash. Sur la gauche, une colonne contient vos “radios”, sur la droite, une liste des pochettes illustrant les derniers morceaux joués. Pour créer une radio, on indique juste le nom d’un artiste ou d’une chanson. Pandora peut demander de préciser s’il y a plusieurs correspondances possibles, et ensuite, la musique démarre, en mp3, 128 kb/s. Vous n’aimez pas un morceau ? Pandora passe au suivant, et affine sa sélection en conséquence. Vous découvrez une perle ? Pandora note votre approbation, et vous permet de l’acheter directement sur iTunes ou sur Amazon. Vous pouvez aussi demander pourquoi un morceau particulier est joué, et Pandora fera une liste succinte des paramètres qui le/la poussent à croire que ce morceau peut vous plaire. Cerise sur le gateau, vous pouvez marier plusieurs influences au sein d’une même radio, et les résultats sont surprenants (j’ai essayé “Dead Can Dance” meets “Juno Reactor”, et ça donne un mélange électro-vocal très mélodique, assez agréable).

Alors bien sûr, ça reste très anglophone pour le moment, et si le jazz est bien représenté, le classique est notoirement absent. La FAQ indique que l’animal est plus difficile à attraper, et fera l’objet de mises à jour futures, tout comme la musique latino-américaine. En attendant, Pandora est un service comme on aimerait en voir plus souvent, dépouillé, facile d’accès, précis et efficace.

Petite note technique: la musique est mise en cache sur la machine locale avant d’être jouée. Sous Linux, c’est dans /tmp/plugtmp/. Je suppose qu’on doit pouvoir trouver la même chose dans le répertoire temporaire d’une Winbox. Les morceaux ne sont pas taggés, mais ce problème a une solution connue.

Vendredi 11 novembre 2005

Sony, ses clients ne lui disent pas merci

Classé dans : DRM, Musique, Sony, Technique — polaris @ 16:43

Retour sur les DRM Sony. Quelques jours plus tard, ça sent le roussi pour la firme japonaise. L’histoire, qui n’était apparue que sur les radars de quelques spécialistes, a rapidement fait le tour de la blogosphère avant d’apparaître dans la presse grand public. La liste des disques incriminés a été dressée et mise à jour, ce qui a eu comme effet de bord de faire descendre en flammes les albums concernés dans les commentaires sur Amazon. Assez logiquement, la réaction la plus fréquente est l’appel au boycott, au grand dam des artistes qui la plupart du temps ne sont pas consultés par le distributeur.

L’intervention du président de Sony sur NPR, déclarant en substance “la plupart des gens ignorent ce qu’est un rootkit, pourquoi devraient-ils s’en soucier ?” n’a pas vraiment arrangé les choses. C’est vrai qu’à traiter ses clients comme des voleurs, autant les traiter d’ignares au passage pour détendre l’atmosphère.

Hier MacInTouch révélait qu’une application de même nature, mais à destination des Mac, était “disponible” sur les CD ainsi protégés, même si la plate-forme ne permet pas qu’ils soient installés automatiquement: il faut que l’utilisateur explore le CD et décide d’installer l’extension, ce qui demande le passage en mode administrateur, donc la saisie du mot de passe…

Mark Russinovich, qui avait découvert le pot aux roses, a continué à explorer les risques posés par ce rootkit et documenté le processus de désinstallation proposé par Sony, une sorte de parcours du combattant en 3 étapes à reproduire pour chaque machine infectée. Pour couronner le tout, le remède proposé est susceptible de crasher le système. Il conclut:

Sony doesn’t want customers to know that there’s DRM software installed on their computers and doesn’t want them to uninstall it if they somehow discover it. Without exaggeration I can say that I’ve analyzed virulent forms of spyware/adware that provide more straightforward means of uninstall.

Évidemment, l’histoire ne s’arrête pas là. Très vite, les hackers ont trouvé le moyen d’utiliser à leur profit la prodigalité du système de furtivité intégré au rootkit (il masque tous les exécutables dont le nom commence par $sys$). D’abord pour tricher à World Of Warcraft, en dissimulant les programmes illicites aux yeux vigilants des programmes sentinelles de Blizzard.
Puis pour masquer des attaques virales, contournant ainsi la protection des anti-virus.

À ce stade, même Microsoft se dit concerné et envisage de prendre des mesures pour protéger ses utilisateurs, alors que la plupart des éditeurs d’antivirus ajoutent le programme de Sony à leur hitlist, ou envisagent sérieusement cette option. L’État de Californie engage une action collective en justice contre Sony, une autre est attendue dans l’État de New York et de nombreux pays commencent à fourbir leurs armes. En Californie, la plainte accuse Sony d’avoir endommagé certains ordinateurs, de ne pas avoir suffisament informé l’utilisateur sur les conséquences de l’installation du logiciel, d’avoir utilisé des pratiques commerciales frauduleuses et des mesures technologiques furtives considérées comme néfastes au consommateur. Pour finir, l’EFF envisage aussi une action en justice, et recherche des témoignages d’utilisateurs affectés par les DRM Sony. Pendant ce temps, les utilisateurs de Mac et de Linux peuvent utiliser ces CD sans même se rendre compte qu’ils sont protégés, et il m’a fallu moins de 40 secondes pour trouver l’album de Van Zant sur un réseau P2P.

Alors terminons sur une note optimiste: si ça se trouve, ce gros fiasco pourrait bien être ce qui est arrivé de mieux, sur le front des droits des consommateurs vis-à-vis des distributeurs de médias et de la technologie, ces dernières années. Quelques procès bien saignants pourraient d’une part alerter l’opinion publique sur la grande offensive menée contre eux à grands coups de technologies soit-disant destinées à combattre le piratage, et d’autre part inciter les industriels à ré-évaluer leur stratégie dans ce domaine.

Mardi 1 novembre 2005

Sony pousse le DRM un peu loin

Classé dans : DRM, Musique, Sony, Technique — polaris @ 14:58
Mark Russinovitch, de Sysinternals, a eu la mauvaise surprise de découvrir un rootkit sur sa machine lors d’un contrôle de routine. Un rootkit, c’est un ensemble de fichiers, clés de registre et autres objets systèmes dissimulés pour échapper aux outils de diagnostic courants. C’est une technique utilisée par les vilains pour compromettre votre ordinateur discrètement.Le souci, c’est qu’en l’occurence, le rootkit a été installé par le media player intégré à un disque récent de Sony et fait partie intégrante du schéma de protection des droits d’auteur. Les plus techniciens peuvent lire l’article, la description de la chasse est très intéressante, pour les autres le résultat des courses, c’est que pour protéger son disque, Sony installe un logiciel caché et des pilotes filtrants sur votre machine, que ce logiciel et ces pilotes continue à consommer des ressources même quand vous n’écoutez plus le disque, et qu’il n’y a pas de moyen simple de les désinstaller, la méthode brutale revenant à perdre l’accès à votre lecteur de CD. Évidemment, une lecture approfondie de l’accord de licence révèle qu’en cliquant sur “Ok” pendant l’installation, l’utilisateur accepte d’installer tout ce bazar sans espoir de rémission. Pour couronner le tout, les pilotes se chargent aussi en mode sans échec (en cas de problème, la récupération du système n’en sera que plus compliquée), et sont apparemment programmés avec les pieds (ce qui à terme accroît la probabilité d’apparition d’un problème). Conclusion de Mark:

The entire experience was frustrating and irritating. Not only had Sony put software on my system that uses techniques commonly used by malware to mask its presence, the software is poorly written and provides no means for uninstall. Worse, most users that stumble across the cloaked files with a RKR scan will cripple their computer if they attempt the obvious step of deleting the cloaked files.While I believe in the media industry’s right to use copy protection mechanisms to prevent illegal copying, I don’t think that we’ve found the right balance of fair use and copy protection, yet. This is a clear case of Sony taking DRM too far.

Et boycotter les disques Sony BMG, ça vous dit ?

Mise à jour: Tiens, j’avais pas remarqué ça en première lecture, mais la nouvelle a aussi frappé Slashdot, qui souligne que le rootkit introduit plusieurs failles de sécurité exploitables, comme le fait de cacher sans discernement tous les éxécutables dont le nom commence par $sys$, donc non content de pourrir le système, il le transforme en passoire. Ah, bravo, vingt sur vingt…

Mercredi 18 mai 2005

Industrie du disque et copie privée

Classé dans : DRM, Musique, Technique — polaris @ 22:26
Saisi au détour d’une discussion sur linuxfr, un lien sur un article du Figaro, qui me fait regretter que la presse conservatrice n’aie pas choisi d’en rester au format papier. Le papier, donc, présente les prochains débats parlementaires liés à l’adaptation au droit français de la directive européenne EUCD, l’équivalent allégé du (tristement) célèbre DMCA. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les mots sont choisis: “Les industriels réclament de nouvelles règles”, “la copie privée vit ses dernières semaines”, ce qui pourrait “faire l’affaire des producteurs de musique comme des fabricants d’électronique”, au détriment des consommateurs, bien sûr, mais qui s’en soucie, ici ceux qui comptent sont les ayant-droit, et ils n’ont pas l’intention de fléchir.Cette lecture diagonale (et je l’admet, biaisée) de l’article révèle tout de même quelques incohérences frappantes de la part d’un journaliste (Torregano) aussi présent sur le front des technologies numériques et du droit d’auteur. Tout d’abord, les intérêts des fabricants et ceux des ayant-droit divergent, et ce qui fait l’affaire des producteurs a de bonnes chances de museler gravement des pans entiers de l’électronique personnelle, qui est pourtant (aussi vain que cela puisse paraître) un des moteurs de l’économie occidentale depuis une trentaine d’année. Parce qu’au final, un baladeur qui ne lit que des fichiers “légaux” est strictement moins utile pour son propriétaire que celui qui lit aussi les morceaux extraits de CD, capturés à la radio ou récupérés sur un podcast, sans compter qu’en raison de toute la tuyauterie servant à protéger les droits numériques, comme on dit, il a de bonnes chances d’être aussi plus cher. L’hilarité gagne du terrain lorsque Philippe Poels, patron de Sony France et président de la Simavelec (si j’ai bien compris) déclare: “la France importe illégalement 25 à 30% des DVD vierges, non taxés. Il faudrait changer la loi. Elle n’est plus adaptée au marché actuel.” Autant pour la concurrence libre et non faussée, donc. Lorsque le consommateur arrête de moutonner et joue selon les règles de la sacro-sainte loi du marché, il faut tordre le cou à la loi Lang, abattre la commission d’Albis (qui se charge de fixer des taxes sur les supports vierges pour rémunérer les ayant-droit) et promouvoir un nouveau calcul “basé sur le préjudice subi”, autrement dit imposer aux policiers la corvée de courser les pirates, et aux tribunaux la charge de récolter les amendes pour le compte des multi-nationales du disque.

Les magistrats, pour leur part, ont déjà fait savoir ce qu’ils pensaient de la pénalisation des réseaux peer-to-peer, par la plume de Dominique Barella, président de l’union syndicale des magistrats qui publiait mi-mars dans Libération un article intitulé “Dépénaliser la musique téléchargée”. Donc pour le suspense c’est raté, mais lisez quand même le papier, il soulève quelques points intéressants, entre autres “Quand une pratique infractionnelle devient généralisée pour toute une génération, c’est la preuve que l’application d’un texte à un domaine particulier est inepte”, qui revient à paraphraser comme souvent mon vieil ami Platon: lorsqu’une loi est transgressée par la majorité, c’est qu’elle est mauvaise. Le papier de Barella a d’ailleurs été reçu très fraîchement par les industriels concernés, qui sont allés gémirextrêmement surpris et choqués” sous la fenêtre de M. Perben, en le remerciant d’avance de bien vouloir botter le train de M. Barella. Enfin, c’est dit plus poliment, mais c’est l’idée. Pour l’occasion, ils nous ont même ressorti les violons d’une industrie en pleine récession, les pauvres…

Mais revenons aux aberrations de l’article du Figaro, pour en finir. Pour justifier la position des industriels, l’auteur explique que “un CD vendu dans le commerce rapporte quatorze fois plus à son producteur que sa copie par le truchement de la commission d’Albis. Le calcul est vite fait pour les maisons de disques”. Il va falloir finir par tordre le cou à cette soucoupe volante: si l’utilisateur moyen devait payer pour tous les disques qu’il possède, il en possèderait moins: son salaire n’est pas extensible, donc il n’en achèterait pas plus. Avec la diversité des supports de loisirs, chaque secteur (CD, DVD, mais aussi jeux vidéos et contenu en ligne) va recevoir une plus petite part du gateau.

Et on termine sur le bon gros voeu pieux, qui témoigne de la foi inébranlable de l’auteur en la toute puissance de la technologie: “Une utilisation efficace des DRM par les producteurs de musique comme de cinéma sur leurs oeuvres réduirait considérablement le nombre de copies dites illégales”. Cet oeuf d’autruche là est encore plus dur à cuire. Je crains d’être obligé de sortir l’artillerie lourde pour lui faire un sort, en l’occurence un exposé de Cory Doctorow (de l’Electronic Frontier Foundation) pour le Microsoft Research Group en juin 2004. Dans son manifeste “Digital Rights Management” (Gestion des droits numériques), il explique pourquoi:

  1. Les DRM ne fonctionnent pas
  2. Les DRM sont mauvais pour la société
  3. Les DRM sont mauvais pour les affaires
  4. Les DRM sont mauvais pour les artistes
  5. Les DRM sont un mauvais choix pour Microsoft
  6. Les DRM vont manger votre glace menthe-chocolat et vider votre mini-bar
Ok, j’ai inventé la dernière, mais sinon, le plan est repris tel quel. Voilà la traduction française et un joli pdf, je n’ai pas trouvé de joli pdf en français, mais si ça vous tente, vous pouvez le faire, le texte est dans le domaine public. Je ne vais pas paraphraser cet excellent travail, lisez-le, il est à la fois drôle, suffisament accessible et suffisament technique — il se base entre autres sur le travail de chercheurs de chez Microsoft sur l’équivalent numérique du marché noir, qu’ils ont pour l’occasion étiqueté Darknet (le document est au format Word, si vous aussi ça vous est pénible, Google propose une version html).Le vrai problème dans tout ça, c’est que l’EUCD n’est pas à proprement parler une directive progressiste en matière d’équilibre des pouvoirs entre les ayant-droit et les consommateurs, et que son implémentation par un parlement français particulièrement droitier risque de ne rien arranger. Il est trop tôt pour changer de parlement, trop tard pour interpeller les parlementaires, alors faudra-t-il au final rentrer en résistance contre une loi absurde et attendre que ça passe ? En tout cas, le point positif, c’est que ça pourrait à court terme supprimer les taxes sur les supports numériques, et qu’on ne serait plus obligés d’acheter les DVD vierges à l’étranger…

Jeudi 21 avril 2005

Dormez malin

Classé dans : Musique, Technique — polaris @ 16:55

Ou plutôt SleepSmart: c’est le nom d’un concept amusant, apparement pas encore en vente, mais qui a fait vibrer les détecteurs de buzz ces derniers jours. L’idée, mise en avant par des étudiants de l’université de Brown est de surveiller les phases de sommeil pour réveiller le dormeur au moment le plus opportun.

En effet, le temps de sommeil est divisé en cycles, eux-mêmes divisés en trois phases: sommeil léger, sommeil profond et sommeil paradoxal. On observe qu’une personne réveillée pendant une phase de sommeil léger a tendance à être plus alerte, plus dynamique que si l’on interrompt une phase de sommeil profond ou paradoxal. En moyenne, un cycle dure 90 minutes, mais cette donnée est très variable d’un sujet à l’autre. La durée des phases à l’intérieur d’un cycle est elle aussi dépendante du sujet.

SleepSmart est composé d’un réveil et d’un bandeau souple porté autour de la tête. Le bandeau, muni de plusieurs capteurs et d’un microprocesseur, analyse les ondes cérébrales caractéristiques et détermine le moment optimal pour un réveil en douceur, pendant la dernière phase de sommeil léger avant l’heure programmée. Le réveil est alors déclenché par communication sans fil.

Le système n’est pas encore en vente, mais une société, Axon, a déjà été créée pour exploiter le concept, et il est possible de faire une précommande en indiquant le prix maximum que l’on est prêt à payer pour cette merveille — entre 150 et 250$ pour se lever du bon pied.

Au-delà de l’aspect pratique de dormir avec un électroencéphalographe, on se demander comment le système s’adapte à la vie en couple.

Dans la même catégorie, SleepTracker est une montre-bracelet qui tente de déterminer les phases de sommeil succesives sans analyser les ondes cérébrales. La méthode utilisée, non divulguée, semble reposer sur l’analyse de la température corporelle, des pulsations cardiaques et des mouvements du dormeur. C’est moins documenté, mais ça semble fonctionner si l’on en croit les témoignages. En outre, l’alarme est assez faible, ce qui peut résoudre le problème précédent. SleepTracker est en vente pour 150$. Il serait intéressant de voir une version avec un vibreur.

Dernier du genre, par les artistes de Promise Design, un simple anneau pour vous réveiller en douceur. Le concept inclut, outre l’anneau, une table de chevet, un réveil très sobre (pas d’affichage, juste deux voyants mobiles pour désigner les heures et les minutes), et une lampe sur pied colorée d’après votre iris, les trois éléments étant fusionnés en un seul. Pour le reste, vous devinez: l’anneau surveille les phases de sommeil et prévient le réveil. La description ne dit pas si la lampe s’allume simultanément, et on ne parle pas du prix.

Si vous êtes réfractaires à l’idée qu’on surveille votre cycle de sommeil, mais voulez tout de même vous lever le matin, le MIT arrive à nouveau à la rescousse avec Clocky. Ce petit réveil sympa se présente comme un cylindre capitonné, avec deux petite roues. Plutôt que de vous laisser appuyer sur le bouton “encore 5 minutes” pendant des heures, Clocky roule de la table de nuit, rebondit sur les obstacles et file se planquer pour vous forcer à vous lever la prochaine fois qu’il sonne. Comble du raffinement, pour éviter que vous ne vous leviez au radar pour aller l’éteindre avant de vous recoucher, son algorithme inclut des paramètres aléatoires, ce qui assure qu’il trouvera une nouvelle cachette chaque jour. Malheureusement, Clocky est un projet de recherche et n’est pas en vente. Mais son inventeur imagine déjà comment on pourrait gérer la cohabitation de deux personnes aux horaires différents dans la même chambre, avec un Clocky qui dirait à l’autre de ne pas faire trop de bruit pour ne pas réveiller son propriétaire, ou alors les deux Clocky qui formeraient une alliance pour cibler le dormeur récalcitrant.

Pour un concept approchant, la Sfera est un globe luminescent suspendu au-dessus du lit. Lorsqu’elle sonne, vous pouvez la toucher pour la réduire au silence, mais à chaque fois, elle s’élève de quelques centimètres, vous forçant à vous extraire chaque fois un peu plus du lit pour gagner 10 minutes de tranquilité. Plus coloré, mais moins drôle, et pas en vente non plus…

Enfin, pour les sensibles, Quattro est un réveil très sophistiqué, dont la fonction change en fonction de la position et qui réagit à la proximité de l’utilisateur. Mais sa fonction le plus craquante, c’est l’ours en peluche qui sert de télécommande: faites un calin à Teddy pour gagner 10 minutes de silence ou changer de station.

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