Hier soir, concert à Kalakshetra. Kalakshetra, c’est une académie culturelle très renommée qui oeuvre pour la préservation de l’art traditionnel indien, un immense campus qui combine école de danse, cours de musique et auditorium, en plus d’activités annexes come le tissage et la peinture. Les meilleurs élèves y étudient, les melleurs artistes s’y produisent, et géographiquement, c’est derrière chez moi. Au sens propre: je saute le mur, je suis sur le campus. Bon, comme je suis un homme civilisé, je fais le tour pour passer par l’entrée, ce qui me prend bien 5 minutes. Je vous ai déjà dit que j’aimais bien mon quartier ?
L’auditorium est un grand batiment circulaire, en bois, avec un toît conique et une architecture raffinée. On y entre come dans un temple, et les barbares dans mon genre sont priés de se déchausser. À l’intérieur, c’est haut de plafond (on est directement sous le toit), joliment décoré et curieusement habité: les chauves souris protègent les spectateurs contre les mustiques. Le festival de cette semaine est en hommage à Rukmini Devi, la fondatrice de cet endroit, qui a entre autres, si j’en crois le petit speech auquel on a droit en introduction, fait du Bharata Natyam un art majeur (c’était considéré comme vulgaire dans les années 20). Rukmini, comme beaucoup de personnes exceptionnelles, est née un 29 février (joyeux anniversaire, Gilles), il y a un peu plus d’un siècle. Un petit autel est dressé à droite de la scène, avec son portrait décoré de guirlandes de fleurs, quelques statuettes de divinités hindoues (dont Lakshmi, patronne des arts), de l’encens et des offrandes. Quand j’entre, un dévôt finit ses prières avant de quitter la salle, qui ne se remplira que modestement.
Après une courte introduction par 4 chanteuses de l’école, un petit discours d’un home que je n’ai pas identifié et d’un autre qui semblait être un représentant du journal “The Hindu” (“le seul vrai quotidien national”, je cite), la directrice laisse la place aux musiciens. Ils sont 5, assis en tailleur sur une petite estrade au milieu de la scène: le flutiste, en vedette, un viloniste qui l’accompagne, 2 percussionistes et une tempura. Il y a aussi un ordinateur portable caché mais chut, il est là incognito.
La musique commence et je me laisse très vite emporter. Loin d’être un plaisir abstrait réservé aux intellectuels, c’est une musique simple et hypnotique, vivante, étonnament moderne même après 15 siècles. La flute donne le thème et introduit les variations, le violon la suit comme un écho. La section rhytmique est utilisée comme un instrument, avec des rythmes complexes et une grande variété harmonique, pendant que la tempura (une sorte de grande sitare) crée une nappe typique et garde tout le monde dans le ton. Les musiciens sont d’authentiques virtuoses, l’exécution est rapide et la plupart du temps à l’unisson, pratiquement sans harmonie: toute la construction est horizontale, et repose sur le talent individuel plutôt que sur la synergie des artistes. Le public aussi est surprenant. Il y a plus de femmes que dans la plupart des endroits que j’ai visités jusqu’ici, les élèves de l’école sont assis par terre au pied de la scène. À un moment, le flutiste nous explique que le thème qu’il joue est normalement sur 11 temps, mais qu’il va le reprendre sur 9 temps parce que ça correpond mieux à leur formation. Et là, le public se laisse entraîner, et frappe dans ses mains sur 9 temps comme si de rien n’était. Alors je ne sait pas vous, mais moi, un rythme sur 9 temps ou on accentue le premier, le 6ème et le 8ème, ça ne m’est pas exactement naturel. Ici, je ne sais pas s’il n’y avait que des inconditionels de musique traditionnelle, mais 9 temps, facile pour eux. Et chez nous, sur deux temps, le public arrive souvent à se tromper…
Ça me rappelle que l’autre jour, en rentrant de Pondicherry (oui, je suis allé à Pondicherry, faudra que je vous raconte), on est tombés sur un rassemblement international de Pentecôtistes qui hantaient dans la rue. C’était du bon vieux chant liturgique à l’européenne, genre développé entre le 19ème et le 20ème siècle pour évangéliser en masse. Et bizarrement, les pentecôtistes indiens ont du mal avec nos chants sans vibrato et sans quart de ton. Il faut croire que chacun porte en lui sa tradition musicale, et qu’il est difficile d’embrasser celle des autres.
Au bout de trois heures de concert, les musiciens ont l’air bien partis pour continuer malgré la défection du violoniste qui a un train prendre, on décide de sortir avec Hadrien parce qu’on a pas encore mangé. Accessoirement, les moustiques, bien que privés de supériorité aérienne par la présence des chauves-souris, n’ont pas hésité à venir porter la guerilla sous les sièges, au niveau des pieds. Le festival Rukmini Devi se poursuit apparemment toute la semaine, mais sot que je suis, je n’ai pas regardé le programme. On verra ce soir.










