Polaris

Mardi 28 mars 2006

Ooty

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 20:47

Bus privé, de nuit, pour rejoindre Udagamandalam, rebaptisée Ootacamandum par les anglais, puis contractée en Ooty. Le voyage n'a rien de mémorable, 10 heures dans l'obscurité sur des routes en lacets, avec les passagers malades qui se penchent par la portière sans que le bus s'arrête, et toutes les joies du tourisme privé: les places avant réservées à prix d'or et indisponibles, la personne qui les avait louées qui fait un scandale et immobilise le véhicule pendant 1h30, l'agence qui s'en fiche parce qu'ils savent qu'elle a un avion à prendre et pas d'autre moyen de rejoindre Coimbatore avant le matin, au final elle prendra les places du fond et sera globalement moins malade que les deux personnes assises devant, le nez dans les effluves de diesel du moteur qui chauffe comme s'il allait fondre… Bon sang, l'un dans l'autre, ça aura mis plus de temps que le trajet en avion de Londres à Chennai. Ça m'aura au moins permis de discuter avec mon voisin, un jeune ingénieur très intéresssant, qui bosse pour Lafarge en Inde. Pour nous, en France, Lafarge ça évoque immédiatement les ciments, mais lui bosse pour la division "roofing", il est formateur itinérant: il connaît à fond toutes les spécifications techniques des matériaux Lafarge, et quand un chantier barbote, il va voir pourquoi ça n'avance pas, détecte les lacunes dans les connaissances techniques, et forme les ouvriers pour qu'ils puissent finir le boulot. Sa vision de l'Inde rejoint celle que je me suis formée au fil du temps: un potentiel d'amélioration énorme grâce à un investissement massif dans l'éducation, et à l'omniprésence de l'anglais qui est un terreau idéal pour les capitaux étrangers, en particulier nord-américains, mais un manque d'infrastructures, surtout au niveau du transport, qui rend les choses difficiles.  C'est vrai que les trains et les bus circulent, et qu'on se déplace facilement, au moins dans le secteur que j'ai visité. Facilement, mais pas vite…

Ooty, perchée à 2400m d'altitude, est une ville importante, plus de 100.000 habitants. Il y fait encore plus frais qu'à Kodai, le lac est plus grand, il y a plein de randonnées à faire autour, et il y a même un hippodrome et un joli marché. En revanche, le centre-ville est insupportable, et je prends une chambre d'hôte dans une petite maison au bord du lac. Alors que je comptais redescendre mardi soir, je reste finalement jusqu'à jeudi soir, ce qui facilite la réservation de mon billet de train, et puis il fait tellement bon… Comme à Kodai, il y a énormément de chrétiens, ce qui s'explique sans doute par la population initiale, coloniale, de ces stations d'altitude conçues pour fuir les plaines caniculaires pendant les mois les plus chauds. Du coup, on me regarde bizarrement quand je visite les temples hindous, relativement peu nombreux et principalement dédiés à Muruga, vénéré ici comme "Arulmigu", le dieu de la montagne. En revanche, ces derniers sont très actifs, et j'assiste à un festival religieux pratiquement tous les soirs — avec processions, musiques, danses et offrandes. Les collines avoisinantes sont accueillantes, on y cultive le thé et l'eucalyptus. Je regrette juste de ne pas être meilleur cavalier: il y a plein de chevaux à louer pour 200 roupies de l'heure avec un guide ou 150 sans: on vous prête un cheval, et vous pouvez partir explorer les collines avoisinantes.

Plein de bonnes choses à manger, encore plus de tibétains, un très beau jardin botanique, des chauffeurs de taxi qui sentent l'odeur du sang — entendez par là, le début de la saison touristique — et se payent le luxe d'être à peu près 5 fois plus chers qu'à Chennai: mêmes causes, mêmes effets, ils sont globalement assez désouvré en attendant les vrais touristes d'avril et mai.

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Samedi 25 mars 2006

Kodai, suite

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 20:32

Ma fenêtre fait face à l'Est, et je me réveille aux premiers rayons du soleil. Le garçon qui m'a amené à ma chambre a pris ma commande pour le petit déjeuner — toasts, omelette et thé sans lait, un rêve sans épices trop souvent inaccessible — et il y a de l'eau chaude dans la salle de bain: la journée commence bien. Le guide de l'office du tourisme, sans doute prévenu par l'hotelier, est venu à 21h m'inviter pour une randonnée matinale. Je les rejoins, lui et 4 autres randonneurs, à 8h pour une longue balade, facile et épatante, où il nous présente la faune et la flore locale dans des paysages magnifiques: tahrs, corbeaux, piverts, mimosas, citrons, mûres, eucalytpus, et les légendaires Kurinji, ces petits arbustes bleutés qui poussent dans la région, et qui ne fleurissent qu'une fois tous les douze ans.

Au centre de Kodai, il n'y a pas d'autorickshaws, c'est trop pentu, leurs petits moteurs deux temps ne suffiraient pas. Il y a donc des petits taxis sous formes de camionettes japonaises très étroites. En descendant du bus, le tarif officiel des taxis est affiché (350 roupies de prise en charge, ben voyons), inutile de négocier, le syndicat est intraitable. Du coup, il y a dans ce patelin une armadda de taxis inoccupés, dont les chauffeurs se manifestent à tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un touriste friqué, avec une insistance certaine en ce moment vu que c'est la saison creuse. Ils font un peu peine, à proposer à un tarif prohibitif un service dont personne ne veut, dans une ville trop petite pour justifier 350 roupies de transport, et à un endroit où l'une des principales activités est la randonnée. Je suppose q'ils doivent tourner à plein régime pendant la sason touristique, parce qu'ils sont visiblement très nombreux.

Comme c'est la montagne, on prend des petites averses de temps à autres, et le soir, on supporte un pull. Il y a plusieurs familles de tibétains installées au nord de la ville, qui vendent des vêtements chauds. Je reste 2 jours à Kodai, à profiter des ballades, du lac, des temples voisins et de la fraîcheur avant de prendre le bus pour Ooty. À noter, quelques excellents resto tibétains, un restaurant indien exécrable qui sert des plats du nord avec l'amabilité d'une porte de prison, et une forte communauté chrétienne.

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Visages pâles

Classé dans : Inde — polaris @ 8:32

La population indienne est très bigarrée, et la couleur de peau va du carrément sombre, façon Masai perdu en Asie, jusqu'au très clair, blanc ou presque. Et visiblement, la peau pâle est un critère de beauté: les stars de cinéma, les personnages politiques (qui ont souvent été star de cinéma), les modèles de publicité, les gens influents ont la peau pâle, la plupart des dieux hindous sont représentés avec une peau d'albâtre. Ce qui rajoute sans doute au mérite de ceux qui, comme Rukmini, ont des responsabilités et la peau sombre. Mais bon, elle triche, elle est brahmane.

Du coup, l'écran total fait partie de la panoplie cosmétique, il est vendu pour "ralentir l'assombrissement de la peau". Le hâle est pour le vulgaire, les jeunes filles de bonne famille protègent leur teint des assauts du soleil. Conséquence logique, les européens — les caucasiens, selon la terminologie officielle — marquent des points d'emblée sur l'échelle de beauté, vu qu'ils ont la peau pâle. Ajoutez à ça un rien d'exotisme sulfureux et une réputation de libertins dépravés, et vous avez de quoi faire glousser et rougir les jeunes indiennes sur le passage du touriste français — c'est moi, là. Les jeunes femmes ne sont pas les seules à réagir, d'ailleurs. Mon guide-chanteur à Thanjavur m'a plusieurs fois fait remarquer que ma peau est très blanche. Hier dans le bus, un vieil homme qui allait rejoindre son fils à Bangalore m'a dit que son fils était aussi beau que moi, avec la peau pâle, et qu'il trouverait une jolie femme grâce à ça.

L'effet le plus spectaculaire s'est produit à Thanjavur, au Brihadiswara Temple, quand je suis ressorti marqué de la double bénédiction de Shiva et de Parvathi. Je ne sais pas si les prêtres accordent souvent la marque sacrée aux visiteurs étrangers qui font une offrande, je pense que oui, parce que je n'ai vraiment rien fait de spectaculaire pour l'obtenir, si ce n'est suivre le rituel qui s'accomplissait autour de moi. Mais après ça, les hommes voulaient me serrer la main, les femmes m'amenaient leurs enfants pour les prendre en photo dans mes bras. Rôle étrange, au carrefour de la curiosité et du désir, quelque part entre héros du Ramayana et phénomène de foire, qui inspire à Cerise ce commentaire: "Eh, mais tu es sacré, ici, toi". Une jeune femme, en passant à mon niveau, me regarde timidement et se touche le menton en dodelinant de la tête. Son amie ouvre des yeux effarés devant tant de hardiesse et lui tape doucement sur la main l'air de dire "ça ne va pas, qu'est-ce qui te prend, dragueuse ?". Je leur souris, elles s'éclipsent en riant.

Vendredi 24 mars 2006

Kodaikanal

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 21:27

Avec deux ou trois "k", ça dépend des fois. Malgré ses faux airs de bataille du pacifique, c'est en fait une station d'altitude, dans la partie que les livres de géographie appellent "les ghats occidentaux", ce qui veut dire — quand on est aussi nul que moi en géographie — l'espèce de cordillère indienne. Qui dit altitude dit froid, et qui dit froid dit "va chercher bonheur", parce qu'ici, en bas, on commence à étouffer — comme dans la cuisson du même nom. Mais avant de profiter de Kodaikanal, sa fraîcheur, ses balades en forêt, son marché au fruit, il faut s'y rendre. Et ça se complique un peu. À mon hotel, il me propose un minibus privé qui me prend sur le seuil de la porte et me dépose à kodai, pour 250 roupies, demain matin. Comme je refuse de laisser Madurai me transformer en tueur psychopathe, il va falloir que je trouve mieux que ça. Je sors donc, sac au dos. Sac au dos, pour la horde de parasites qui pulule dans les rues de cette belle cité, c'est le signal de l'halali: c'est un touriste à mobilité réduite susceptible de dépenser des montagnes de roupies pour se déplacer d'un point à un autre. Les rickshaws se pressent les uns derrière les autres, et quand vous en refusez un, le suivant prend le relais. Vous avez plein de nouveaux amis qui peuvent vous emmener à Kodai, Trichy, Bangalore, Chennai, Mangalore ou même sur la Lune en tapis volant climatisé, plus les habituels mendiants et le gang des tailleurs. Peu importe, c'est l'heure de manger. Je m'engouffre dans un restaurant, et un mur invisible arrête mes poursuivants. Pendant que je déguste un masala dosai, je vois du coin de l'oeil que deux ou trois de mes nouveaux sycophantes patientent dans la rue.

Je m'arme de courage et je ressors. L'un d'eux s'essouffle un peu en me suivant — je marche d'un bon pas — mais tiens quand même à m'expliquer qu'il a cinq enfants, et qu'il travaille le soir dans un centre d'accueil pour adultes handicapés. Goguenard, je ne peux m'empêcher de demander: "et tu t'appelles Ganesh, c'est ça ?". Il s'arrête, interdit, balbutie un truc. Je reprends: "Comme le dieu éléphant, c'est vraiment très joli". Il tient toujours autant à m'accompagner à la gare routière pour m'aider, et comme je ne vois pas bien quelle force cosmique pourrait l'en empêcher, je lui explique en chemin que je vais à Kodai. Arrivés sur place, il me fait pénétrer dans un bureau, où un gars sans uniforme l'écoute débiter un truc en tamoul à une vitesse ahurissante, décroche un téléphone, raccroche et me déclare que le bus d'aujourd'hui est plein, il faut prendre celui de demain matin. Merci, ça je le savais déjà, en fait je voudrais prendre un bus gouvernemental, pas un bus privé. À ces mots, le préposé a une moue de dégoût, me demande si je suis sûr de vouloir prendre un bus gouvernemental, passe un autre coup de téléphone, et me lache sèchement qu'il y en a un à 2h50 à Aralapam. Je demande s'il est direct, il me répond que non, il y a un changement à "…" (pas compris), je lui redemande où est le changement, et là mon guide improvisé, appelons-le Ganesh 7, comprends que je n'ai pas compris, il se penche vers moi et crie à mon oreille, comme si j'étais sourd: "TWO PIPTY". Deux heures Tinquantes, d'accord Ganesh.

Le commercial, visiblement pressé d'en finir, conclut "donnez-moi 180 roupies". 180 roupies sur un bus gouvernemental, je dois pouvoir rentrer à Chennai pour ce prix là… Il m'explique qu'une navette va venir me chercher et qu'une place sera réservée pour moi dans le bus. Réserver une place dans un bus gouvernemental, c'est un peu comme réserver une place rue Victor Hugo pendant la féria de Nimes: ça n'existe pas. Soit il y a une place quand tu arrives, et tu la prends, soit il n'y en a pas, et tu prends le suivant. Comme je peux aller à Arapalam comme un grand, je file 10 roupies à Ganesh 7 et je sors comme un prince, suivi par mon éminence grise qui veut me vendre du shit, du très bon, ou des champignons hallucinogènes, tout ce que je veux… Je prends un bus jusqu'au dépôt, le suivant vers Dindigul, j'endure une crise d'autorité du contrôleur qui exige que je tienne mon sac sur mes genoux dans un bus à moitié vide, j'effectue mon changement à "…" (toujours pas compris), et j'arrive à Kodaikkanal vers 20h00. C'est beau, c'est haut, il fait frais, l'air est pur, et le Sunrise Lodge dispose du confort nécessaire et suffisant. Ça y est, j'ai échappé à la tyrannie de la météo indienne.

Madurai encore

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 17:03

Je sors tôt le matin pour bénéficier d’un peu de fraîcheur et de calme. Malheureusement, ça veut dire que les boutiques sont encore fermées, et les restaurants aussi. Le plus matinal que je trouve, c’est un marchand de jus de fruits, et il a des mangues. Je sirote mon premier jus de mangue de la saison avec bonheur. Puis je fais tranquillement le tour de l’enceinte du temple, à pieds. Madurai se réveille peu à peu, et je profite de son charme matinal.

Le temple à proprement parler est dédié à Meenakshi (Parvathi) et à son époux Sundareeswara (Shiva). C’est un grand édifice du 16ème siècle, mais l’emplacement est sacré depuis plus de 2000 ans. En arrivant par l’Est, on traverse le Puthu Mandapam, un long corridor scuplté et peint qui mène à l’entrée du temple, un gopuram d’une cinquantaine de mètres de haut. L’intérieur du temple est une succession de longs couloirs ornés de statues et de colonnes, organisés autour du bassin du Lotus Doré (il y a vraiment un gros lotus doré à la surface du bassin). Calme aux premières heures du matin, le temple se transforme rapidement en rucher spirituel, plein de pélerins et de touristes, pour la plupart indiens. J’avais acheté une guirlande de fleurs pour Meenakshi, mais je ne pourrai pas lui offrir: une fois de plus, les sanctuaires aux toits couverts d’or sont interdits aux visiteurs.

Je ressors dans la rue vers 9h, et je suis doublement sidéré par la chaleur (les couloirs de pierre et les allées obragées du temple en font un endroit relativement frais) et l’activité effrenée qui a repris pendant mes deux heures d’absence. Ils sont tous de retours, rickshaws, mendiants, rabatteurs, frères du tailleur et aussi les baratineurs, ceux qui ont un discours tout prêt pour chaque type de touriste: apparemment, pour un jeune français voyageant seul, le discours porteur c’est d’avoir beaucoup d’enfants, une activité sociale (leader syndical, ou bénévole auprès des handicapés) et de s’appeler Ganesh “comme le dieu-éléphant”. C’est sympathique, mais au cinquième discours de ce type, ça finit par se voir. Ou alors je suis paranoïaque, et j’ai vraiment rencontré une demi-douzaines de Ganesh pères de familles avec un penchant prononcé pour la solidarité.

Le cousin du tailleur profite d’un moment d’inattention pour me servir son speech “le même pantalon, exactement le même”. Je commence à lui dire que non, merci, ça va, et là il me rétorque que si, j’en ai besoin, mon pantalon est tout usé, il me prend par la main et commence à m’entraîner d’autorité vers sa boutique. Là c’est un peu trop, je lui place une clef de bras et je lui enfonce la tête dans un mur. En fait non, mais j’y ai vraiment pensé. Je me rends quand même compte qu’il ne va pas falloir que je m’attarde trop longtemps ici. Je passe me faire raser chez un coiffeur, qui en profite pour retoucher ma coupe, me masser la tête avec une huile ayurvédique, faire craquer mes vertèbres et me masser les mains, le tout pour moins d’un euro. Puis je prends un petit déjeuner copieux dans une cour ombragée par les acacias et les bougainvilliers en lisant la presse européenne. Il commence à faire vraiment très chaud. Tant pis pour le palais de Tirumalai Nayak, cet après-midi, je monte à Kodaikanal.

Mercredi 22 mars 2006

Thanjavur

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 16:57

Mohammed est repassé dans la soirée pendant que j’étais sorti, et il m’a laissé l’autobiographie dont il me parlait la veille. Je trouve qand même ça rudement étrange: il aurait aussi bien pu en envoyer une version électronique par e-mail… Après une mauvaise nuit dans le train et une grosse journée touristique, je m’accorde la matinée avant de repartir vers Thanjavur (Tanjore). Le quartier du casernement est charmant, son marché est calme et coloré — même si on entend toujours au loin les klaxons tonitruants des bus qui rentrent au dépôt — et il abrite même une église St John, mi-église, mi-transformeur, avec d’immenses portes latérales qui permettent d’ouvrir le choeur sur l’extérieur. Je prends un bus vers midi, pour voyager pendant les heures chaudes, et j’arrive sans encombres à Thanjavur. Enfin ça, c’est ce que je crois. Sur place, rien ne ressemble à ma carte, la gare routière n’est pas orientée dans la bonne direction, et les routes s’étirent sur des kilomètres dans toutes les directions. Ce relais est à l’extérieur de la ville, et je dois prendre un autre bus pour m’y rendre. Arrivé sur place, je commence ma visite par le palais, une batisse du seizième siècle en très mauvais état. Le guide qui m’accompagne est un bouffon, sympathique et superbement incompétent, et le palais me laisse une impression mitigée: certaines pièces sont superbement conservées, mais la végétation en a envahi des pans entiers, quand ce ne sont pas des familles qui s’y sont installées. La visite, qui passe d’un lieu préservé au suivant, manque de continuité, les rickshaws et les rabatteurs tombant sur le chaland dés qu’il pointe le nez dans la rue. Comme presque partout, il y a des cables aériens tirés de manière anarchique, les fenêtres sont grillagées et il est souvent difficile d’aligner une photo un peu propre.

Un peu déçu par cette visite en demi-teinte, j’hésite à aller voir l’autre site majeur de la ville, le temple de Brihadishwara, un édifice du onzième siècle décrit par mon travel book comme “le joyau de l’architecture sacrée chola”. Ce qui me sauve, c’est qu’il est à moins d’un kilomètre,et que j’arrive près du temple avant d’avoir décidé si je le visite ou si je reprends le bus. De l’extérieur, le temple est majestueux, alors même que j’arrive par l’Est au coucher du soleil. J’esquive rapidement les marchands de babioles pour pénétrer dans l’enceinte. À l’intérieur, c’est le choc: cet endroit est tout simplement merveilleux. Je l’avais déjà vu en photo et Hadrien, qui l’a visité récemment, m’en avait un petit peu parlé. Mais rien ne prépare à la plénitude de l’endroit, ni à sa dimension cyclopéenne, ni au niveau de détail dans sa réalisation. Je m’y promène, un peu hébété, je picore de place en place les commentaires des guides, je prends quelques photos qui, comme celles que j’ai vues, seront sans doute impuissantes à décrire la beauté de cet endroit. Comme les sanctuaires sont ouverts à tous, j’apporte une offrande à Parvathi, par politesse, et j’en ressors avec une marque rouge sur le front, la bénédiction de la compagne de Shiva. Dans le sanctuaire principal, au coeur de la tour colossale, se trouve un lingam aux dimensions invraisemblables, puisque la partie visible du monolithe fait 4m de haut et plus de 2m de diamètre.

En ressortant, je croise trois baroudeuses — France et Cerise, deux belges, et Virginie, une française, mieux que ça, une bretonne — en train de se prendre en photo avec l’éléphant du temple. On passera une partie de la soirée ensemble, avant que je ne reprenne un bus pour Trichy, où j’ai laissé mes affaires. Demain, Madurai.

Mardi 21 mars 2006

Tiruchirappalli

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 17:35

Je sors de la gare, mon teint pâle et mon gros sac à dos font de moi une cible de choix pour les chauffeurs d’autorickshaws. Fort de ma récente conversion aux transports en commun, je les ignore superbement, et je garde pour moi un “Tiruchirappalli au grisbi, salope !” qui me démange un peu, mais qui ne passerait ni la barrière du langage, ni celle, encore plus hermétique, de la culture. Je me contente donc de rire en ma Ford intérieure (il faudra que je verse des royalties pour la Ford intérieure). Je prends donc un bus, qui m’amène en ville, juste en face d’une paire d’hotels recommandés par le Lonely Planet. J’en choisis un qui a de l’eau chaude (dans un seau, pas à la douche), et je fonce. Les tarifs ont pris une inflation intéressante (+75%) depuis le dernier passage du guide touristique, mais il n’est plus vraiment l’heure de réfléchir à ce genre de choses. Je prends une chambre et je m’y écrase avec bonheur pour finir ma nuit. Vers 7h30, force est de constater que le choix était peu judicieux: non seulement la chambre est une fournaise, mais en plus le terminal de bus en face fait un raffut terrible — souvenez-vous que klaxonner est ici aussi commun que tourner le volant ou presser la pédale de frein… peut-être plus commun que le frein, en fait. Ceci dit, je ne vais pas non plus passer des heures dans cette chambre.

Un peu avant 8h, je sors tout fringant, j’avale une paire d’idlis au troquet du coin, et je prends le bus pour le temple de Sri Ranganathaswamy (Srirangam). Temple dédié à Vishnou, son origine remonte au Xème siècle et il est composé de 7 enceintes surmontées de 21 portes (gopuram) somptueusement décorées. C’est un des plus grands d’Inde, plusieurs dynasties ont contribué à sa construction, et les travaux continuent. Le plus grand Gopuram, qui orne l’entrée principale, n’a été achevé qu’en 1986. Après être passé sous la porte pyramidale de 73m de haut, je suis surpris de constater que les trois premières enceintes sont habitées, la ville a gagné du terrain sur l’ancien temple, et ce jusqu’à la quatrième enceinte. Je passe un moment dans le temple, à flaner pieds nus dans ses grandes allées, entre les piliers sculptés et les statues millénaires. Seuls les sanctuaires aux toits couverts d’or sont interdits aux non-croyants.

En sortant du temple, je suis interpellé par le patron du troquet d’en face: “Salut, comment ça va ?”. Le bonhomme parle un français impeccable, un peu traînant. Shankar m’explique qu’il a appris le français au contact de tous les touristes qui passent par le temple, et des guides agréés, dont plusieurs parlent bien le français, et qui se ravitaillent chez lui entre deux visites. On se sépare sur l’idée de faire éventuellement quelque chose ensemble le soir. Je prends un raccourci à travers les quartiers populaires pour rejoindre un autre temple, Sri Jambukeshwara. Les gens ont l’air surpris de me voir traverser le marché, et le contact se noue facilement, une mère me demande de la prendre en photo avec son bébé, un étudiant me demande si je pourrais lui trouver du travail en France, puis rit de bon coeur quand je lui demande s’il pourrait me trouver du travail en Inde. On échange des tranches d’histoire, des conseils et des adresses e-mail, l’ambiance est détendue, agréable. Le second temple, dédié à Shiva et Parvathi, est très accueillant: un des brahmanes m’invite à l’intérieur du sanctuaire. Le temple est placé sous le signe de l’eau, il dispose d’un grand bassin carré, et le lingam est en partie immergé.

Je passe l’après-midi en ville, à flâner en mangeant des goyaves au masala ou des pastèques, à me brûler les pieds sur les pierres du Rockfort Temple, un double temple-forteresse construit sur un rocher de plus de 100m de haut qui émerge au milieu de la plaine, à trouver la fraîcheur dans une réplique de la basilique de Lourde, à me perdre dans le quartier musulman pour y trouver la tombe d’un saint. Partout, les mêmes questions fusent, comment tu t’appelles, tu viens d’où, ça fait longtemps que tu es en Inde ? Les enfants réclament l’objectif, les parents aussi parfois, et je me retrouve avec une galerie de portraits aussi charmante qu’improbable.

Le soir, j’écume les alentours de l’hotel à la recherche d’un endroit où diner. En chemin, je rencontre Mohammed, un professeur de français à qui Shankar a indiqué mon hotel, et qui voulait profiter de l’occasion pour discuter en français, et aussi apparemment me refiler la traduction française de l’autobiographie du président indien Abdul Kalam, à transmettre en France à “son ami Jean-Claude Carrière”. Blasé. Je retrouve Shankar et plusieurs de ses amis dans un bar où on sert de la bière — ce qui est rare ici. Ses amis européens sont étrangement silencieux, je commence à imaginer des traquenards où ils vont me droguer et me dépouiller avant de me mettre dans un train pour Vanarasi sans papier et sans argent. En fait, c’est beaucoup plus simple que ça: Shankar a monté un bobard énorme, et autant il brode avec classe, autant ses amis sont de mauvais menteurs. En fait il a émigré en Suisse il y a 12 ans et il est juste en vacances ici, avec ses deux collègues de travail. Je suis un gros naïf, ok. Pour finir on sort manger, et Shankar nous dégote l’échoppe hard-core au bord de la route, tenue par un ami à lui. Le cuistot a ses marmites et ses feux posés sur des tréteaux, et il débite les victuailles plus vite qu’on ne peut les engloutir. C’est de la cuisine régionale classique, toutes sortes de crèpes et de galettes servies avec le sambar (une sorte de sauce aux lentilles piquante et acidulée) et différents chutneys (avocat, menthe, aubergine, coco). Il sert du poulet grillé aussi, alors que la plupart des restaurants tamouls classiques sont végétariens. Et c’est vraiment délicieux.

Lundi 20 mars 2006

Train de nuit

Classé dans : Inde, Tourisme — polaris @ 17:31

Le train, en France, c’est devenu facile. La plupart du temps, pour un petit trajet, on va à la gare, on interroge un guichet électronique, qui nous donne une place sur le premier train en partance pour la destination voulue, on monte dans le train, on attend un peu, on descend du train, ça y est. En Inde c’est presque pareil, mais pas tout à fait. Bien décidé à faire un peu de tourisme avant de rentrer à la maison, je me pointe au centre de réservation de mon quartier à 8h histoire de prendre un billet vers Trichy (de son petit nom Tiruchirappalli) où commence mon micro-périple indien.

Première surprise (haha), il y a du monde, plein. Ceux qui entrent prennent un bulletin à remplir, y inscrivent quelques informations, et s’insèrent dans la file d’attente. J’avise un terminal électronique, et je rêve un instant de pouvoir prendre mon billet avec ma carte bleue, comme à la maison, pendant que ceux qui n’ont pas reçu la bénédiction de la Holy Credit Card attendent leur tour. Pas du tout. Le terminal, qui ressemble à un minitel monté dans un kiosque, permet de savoir ce qu’il reste comme place dans un train en fonction de son numéro. De son numéro ? Bigre, et je le trouve où, moi, le numéro ? J’ai brièvement la tentation de me tourner vers un guichetier, tentation vite étouffée par la perspective de devoir passer dans cette file d’attente plus d’une fois. Je cherche un panneau d’affichage, que je finis par trouver, qui indique la liste des trains, avec leur numéro, la ville d’origine, la destination et les escales. Je fais une liste des trains qui couvrent Chennai/Trichy le lundi, et je retourne au minitel. Deuxième surprise (hahaha), les trains sont bondés, j’en essaye 3 ou 4 avant d’en trouver un qui ne soit pas archi-plein pour les 3 jours qui viennent. Pour chaque type de classe (trois catégories, plus les wagons climatisés), la borne indique le nombre de sièges disponibles, “Waiting List” si le train est complet, et la date pour laquelle des places sont disponibles si le train est complet et que la liste d’attente est pleine. Chennai/Trichy en première classe climatisée, c’est 425 roupies, pour un peu moins de 200 km, c’est presque européen comme prix. Je me prends une couchette en deuxième classe sans clim (il reste 4 places), j’attrape un bulletin, je m’insère dans la file et je commence à le remplir. Oui, tant qu’à avoir fait des études, autant que ça serve: j’optimise l’algo.

En parlant d’algorithme, il y a un vrai problème avec leur méthode de choix des places: s’il y a dans cette file plus de 3 personnes qui ont choisi la même chose que moi, je vais être bien embêté. Sans compter toutes les autres files d’attente dans tous les autres centres de réservation. Vu qu’au final je ne peux pas y faire grand chose, je reporte mon attention sur le bulletin. Nom, age, sexe, but du voyage, en plus des informations sur le train et le type de siège, ça tourne à l’interrogatoire sur papier. Pendant ce temps, la file d’attente avance tranquillement. C’est tout un poème à elle toute seule: une file en S, normale, mais assise. Il y a trois rangées de sièges, et quand le premier se libère, tout le monde se décale d’une place. Je suis persuadé que c’est plus fatiguant de se lever et de s’asseoir sans arrêt que de rester debout en attendant, mais ici, il faut être assis sur son siège pour exister, ergo je m’assieds. Une petite demi-heure d’attente, le guichetier me demande en anglo-tamoul si je suis marié, vérifie qu’il reste des places et me donne mon billet pour ce soir: 166 roupies, donc un peu plus de 3 euros. En route pour la joie.

Le soir, mon barda sur le dos, je m’apprête à prendre un autorickshaw, quand je me rends compte que pour m’amener à la gare, qui se trouve assez loin au nord, dans le quartier d’Egmore, il va me demander au moins 80 roupies, et ça c’est si j’arrive à négocier comme un requin. Qu’à cela ne tienne, je tente le bus. 3 roupies. Imbattable. Bon, par contre, en partant à 19h30, je tombe dans les gros embouteillages de fin de journée, et quand je pénètre enfin dans la gare, l’heure affichée en caractères rouges et lumineux pointe sur moi son doigt accusateur: 20:29:58. Je me vois déjà courir derrière mon train pour essayer d’attraper la dernière voiture au bout du quai, mais le panneau d’affichage, bienveillant, vient à mon secour: le train est retardé d’une heure, un coup de chance dont j’ai tellement l’habitude que je me demande pourquoi je m’étonne encore. En fait, il faudrait vérifier, mais je crois que je n’ai jamais manqué que des trains que je ne voulais pas prendre. Bref, du coup j’ai le temps d’aller manger un bout dans un troquet en face de la gare.

Une fois restauré, je retourne à la gare et je passe le contrôle de sécurité — deux policiers, portail détecteur de métaux, vérification du billet et du passeport — pour accéder aux trains. Il faudra que je demande si c’est toujours comme ça ou si c’est en réaction aux récents attentats de Bénarès — dont je crois qu’on a pratiquemet pas parlé en France. Sur le quai, je vois les fameuses listes d’attente: les contrôleurs affichent les noms de ceux qui seront autorisés à monter dans le train, pour les autres, c’est sympa d’être venu, repassez demain. Le train ressemble aux bus: cabossé, patiné par les ans, peint et repeint jusqu’à ressembler à un jouet en fer-blanc, fonctionnel, et ne passerait sans doute pas un contrôle technique en règle. À l’intérieur, c’est spartiate et relativement propre. Pour vous faire une idée de la disposition, prenez nos trains couchettes, virez la cloison qui sépare les compartiments du couloir, mettez 6 couchettes par compartiment (3 de chaque côté), et rajoutez 2 couchettes dans le couloir en face de chaque compartiment — au-dessus et en dessous de la fenêtre. Donc c’est un peu tassé, mais les poulets ne courent pas entre les chèvres et les fagots de canne à sucre, contrairement à ce qe j’avais pu entendre. En fait, le train n’est pas bondé du tout. Le taux de remplissage est même assez affligeant: dans mon compartiment, il n’y a que deux passagères, trois si on compte celle du couloir. Je suppose que certains passagers ont dû se tasser dans un autre train pour ne pas attendre une heure. Dans le wagon, il y a principalement des femmes, seules ou avec leurs bébés, et des vieillards. À plus de trente balais, le système de classification a dû me ranger dans la catégorie vieillard.

Le train démarre vers 22h00. Une de mes voisines s’arrête au même endroit que moi, ce qui nous rassure tous les deux. Le voyage se passe sans encombre, le vrombissement des ventilateurs forme un cocon protecteur, et la couchette, bien qu’étroite, est plus confortable que le matelas sur lequel je dors d’habitude. Je ne profite pas beaucoup du paysage, la nuit est sombre et la fenêtre basse. J’arrive vers 5h00 à Trichy. 7h pour faire 200 km, ça laisse rêveur…

Vendredi 17 mars 2006

Visée défaillante

Classé dans : Inde — polaris @ 12:30

Vu ce matin sur un blog indien, une blague sur le gouvernement américain que je trouve assez savoureuse, et qui remarque que les américains sont notoirement mauvais quand il s’agit de toucher une cible. Leur président vise Osama Bin Laden et touche l’Irak. Leur vice-président vise une biche et touche un avocat. Maintenant s’ils se mettent à parler de démocratie universelle, et de paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, peut-être qu’on devrait tous se planquer.

Dans les commentaires: mais si ça se trouve, en visant le contrôle des ressources pétrolières du moyen orient via des mensonges sur les armes de destruction massive, ils arriveront à la démocratie universelle…

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Mercredi 15 mars 2006

L’eau, c’est la vie

Classé dans : Inde — polaris @ 19:13

RéparationBricol'man

Ou plus exactement, l’eau, c’est la douche, et en ce moment, la douche est vitale. Ça y est, la pompe est réparée, avec très peu de rebondissements. Normal, elle doit faire 30 bons kilos, elle rebondit moyennement bien… Bref. Hier soir, prudent, je passe à la boutique confirmer qu’ils vont passer à 9h du matin, leur arracher l’équivalent d’un serment sur la tête de leur mère, croix de bois croix de fer, si tu mens Siva te marche sur les pied, tout ça. Ils sont en train de fermer boutique, tout le monde est là — une dizaine de personnes — en train de siroter un café en mangeant des biscuits au masala. Ils m’en offrent un peu, je décline le café et les biscuits sont rudement bons, même si je pense qu’ils arrachent sévèrement la bouche. Je dis je pense, parce que maintenant je mange le sambar à la petite cuiller, alors c’est dur de savoir. on “discute” un peu, j’apprends quelques mots en Tamoul, puis je fais mine de partir en disant “à demain matin”. Évidemment, là, le boss m’arrête, me dit non, demain soir, il rebobiner la bobine, tout vérifier, tout ça, ça prend du temps. Je fais semblant de m’indigner, rétorque que c’est lui qui a traîné toute la journée et que maintenant c’est moi qui sent sous les bras. Ça les fait beaucoup rire, et du coup il m epromet d’être là à 16h et de tout rebrancher avant 5h. Bon, en vrai, il es tarrivé à 16h30 pour repartir un peu avant 18h00, mais je ne lui en veut pas: l’eau coule à nouveau.

Water !

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