Polaris

Mercredi 30 novembre 2005

Assaut frontal sur les DRM en France

Classé dans : DRM, Musique, Technique — polaris @ 0:35

C’est tout bonnement incroyable. Profitant du projet de loi DADVSI (Droits d’Auteurs et Droits Voisins dans la Société de l’Information), qui devrait passer en urgence vers le 23 décembre devant le parlement, Vivendi, la SACEM et le BSA mettent le pied dans la porte avec un amendement invraisemblable, visant à interdire la publication de tout logiciel qui n’intègrerait pas de système de gestion des droits numériques (DRM). Outre l’incroyable entreprise de racket que cela représenterait — plus moyen de publier un client de clavardage sans le feu vert des majors — c’est une balle dans la nuque pour n’importe quel logiciel libre, pour peut qu’il soit susceptible de transmettre des données, puisque même si celui-ci embarque la technologie nécessaire, n’importe qui peut enlever la fonctionnalité et recompiler l’ensemble.

Les commentaires et l’arrogance des acteurs de l’industrie des médias sont proprement alarmants: “Vous allez changer vos licenses”, “vous allez arrêter de publier vos logiciels” sont quelques uns des propos rapportés par FSF France, qui note au passage que France Telecom R&D tombe sous le coup de la loi pour ses logiciels Maay et Solipsis. La débacle Sony (oui, au fait, c’est pas terminé) n’a apparemment pas servi de leçon à tout le monde, une bonne partie de l’industrie caresse encore le rêve d’obtenir le contrôle total du consommateur. L’ironie de la situation dans laquelle ils prétendent défendre la culture en interdisant les seuls logiciels à pouvoir garantir son accès pour tous semble leur échapper. Les parlementaires américains ont eu le bon sens de rejeter un projet de loi équivalent, il serait bon que les nôtres aient au moins le droit de donner leur avis, et qu’ils soient informés sur les enjeux.

Daniel Glazman, l’homme derrière l’éditeur web NVu, se fend d’une lettre ouverte particulièrement mordante: Honte à la SACEM. Si cet amendement doit prendre de la vitesse, il y a fort à parier que d’autres acteurs de l’open source, en France et ailleurs, vont monter au créneau. Je pense entre autres à François Bancilhon, le PDG de Mandriva, qui serait un peu embêté s’il n’avait plus le droit de packager les serveurs Apache, ssh, ftp ou les clients de messagerie instantanée…

(via le Standblog)

Vendredi 11 novembre 2005

Sony pour finir…

Classé dans : DRM, Sony, Technique — polaris @ 22:04

C’est officiel, Sony suspend la production de CD protégés par la technologie XCP. La décision fait suite à la découverte hier d’un virus utilisant le rootkit installé par XCP pour se soustraire aux programmes de désinfection. Le plus joli passage de la déclaration:

Nous comptons aussi examiner chaque aspect de notre initiative de protection du contenu, pour nous assurer qu’elle continue à tendre vers nos objectifs de sécurité et de facilité d’utilisation.

En fait, la rapidité de la réaction provient sans doute du savon passé à Sony par l’administration Bush. Steward Baker, un membre du Department of Homeland Security, a fait, lors d’une conférence sur la lutte contre le piratage, un commentaire indiquant que certaines mesures anti-piratage prises par l’industrie pouvaient à terme s’avérer dangereuses. Le Washington Post a un webcast. Visant directement Sony et les autres labels, il a ajouté:

Vous devez garder à l’esprit qu’il s’agit de votre propriété intelectuelle — pas de votre ordinateur. Et en cherchant à protéger la propriété intellectuelle, il est important de ne pas comprometttre ou fragiliser les mesures de sécurité qui sont nécessaires de nos jours.

Et de poursuivre que s’il devait survenir une épidémie de grippe aviaire, il ne voulait pas qu’elle se double d’un black-out réseau, et qu’il s’agissait donc bien d’une question de vie et de mort. Bon, ok, vous n’êtes pas obligé de le croire sur ce dernier point.

Et hop, un vampire de moins…

Sony, ses clients ne lui disent pas merci

Classé dans : DRM, Musique, Sony, Technique — polaris @ 16:43

Retour sur les DRM Sony. Quelques jours plus tard, ça sent le roussi pour la firme japonaise. L’histoire, qui n’était apparue que sur les radars de quelques spécialistes, a rapidement fait le tour de la blogosphère avant d’apparaître dans la presse grand public. La liste des disques incriminés a été dressée et mise à jour, ce qui a eu comme effet de bord de faire descendre en flammes les albums concernés dans les commentaires sur Amazon. Assez logiquement, la réaction la plus fréquente est l’appel au boycott, au grand dam des artistes qui la plupart du temps ne sont pas consultés par le distributeur.

L’intervention du président de Sony sur NPR, déclarant en substance “la plupart des gens ignorent ce qu’est un rootkit, pourquoi devraient-ils s’en soucier ?” n’a pas vraiment arrangé les choses. C’est vrai qu’à traiter ses clients comme des voleurs, autant les traiter d’ignares au passage pour détendre l’atmosphère.

Hier MacInTouch révélait qu’une application de même nature, mais à destination des Mac, était “disponible” sur les CD ainsi protégés, même si la plate-forme ne permet pas qu’ils soient installés automatiquement: il faut que l’utilisateur explore le CD et décide d’installer l’extension, ce qui demande le passage en mode administrateur, donc la saisie du mot de passe…

Mark Russinovich, qui avait découvert le pot aux roses, a continué à explorer les risques posés par ce rootkit et documenté le processus de désinstallation proposé par Sony, une sorte de parcours du combattant en 3 étapes à reproduire pour chaque machine infectée. Pour couronner le tout, le remède proposé est susceptible de crasher le système. Il conclut:

Sony doesn’t want customers to know that there’s DRM software installed on their computers and doesn’t want them to uninstall it if they somehow discover it. Without exaggeration I can say that I’ve analyzed virulent forms of spyware/adware that provide more straightforward means of uninstall.

Évidemment, l’histoire ne s’arrête pas là. Très vite, les hackers ont trouvé le moyen d’utiliser à leur profit la prodigalité du système de furtivité intégré au rootkit (il masque tous les exécutables dont le nom commence par $sys$). D’abord pour tricher à World Of Warcraft, en dissimulant les programmes illicites aux yeux vigilants des programmes sentinelles de Blizzard.
Puis pour masquer des attaques virales, contournant ainsi la protection des anti-virus.

À ce stade, même Microsoft se dit concerné et envisage de prendre des mesures pour protéger ses utilisateurs, alors que la plupart des éditeurs d’antivirus ajoutent le programme de Sony à leur hitlist, ou envisagent sérieusement cette option. L’État de Californie engage une action collective en justice contre Sony, une autre est attendue dans l’État de New York et de nombreux pays commencent à fourbir leurs armes. En Californie, la plainte accuse Sony d’avoir endommagé certains ordinateurs, de ne pas avoir suffisament informé l’utilisateur sur les conséquences de l’installation du logiciel, d’avoir utilisé des pratiques commerciales frauduleuses et des mesures technologiques furtives considérées comme néfastes au consommateur. Pour finir, l’EFF envisage aussi une action en justice, et recherche des témoignages d’utilisateurs affectés par les DRM Sony. Pendant ce temps, les utilisateurs de Mac et de Linux peuvent utiliser ces CD sans même se rendre compte qu’ils sont protégés, et il m’a fallu moins de 40 secondes pour trouver l’album de Van Zant sur un réseau P2P.

Alors terminons sur une note optimiste: si ça se trouve, ce gros fiasco pourrait bien être ce qui est arrivé de mieux, sur le front des droits des consommateurs vis-à-vis des distributeurs de médias et de la technologie, ces dernières années. Quelques procès bien saignants pourraient d’une part alerter l’opinion publique sur la grande offensive menée contre eux à grands coups de technologies soit-disant destinées à combattre le piratage, et d’autre part inciter les industriels à ré-évaluer leur stratégie dans ce domaine.

Mardi 1 novembre 2005

Sony pousse le DRM un peu loin

Classé dans : DRM, Musique, Sony, Technique — polaris @ 14:58
Mark Russinovitch, de Sysinternals, a eu la mauvaise surprise de découvrir un rootkit sur sa machine lors d’un contrôle de routine. Un rootkit, c’est un ensemble de fichiers, clés de registre et autres objets systèmes dissimulés pour échapper aux outils de diagnostic courants. C’est une technique utilisée par les vilains pour compromettre votre ordinateur discrètement.Le souci, c’est qu’en l’occurence, le rootkit a été installé par le media player intégré à un disque récent de Sony et fait partie intégrante du schéma de protection des droits d’auteur. Les plus techniciens peuvent lire l’article, la description de la chasse est très intéressante, pour les autres le résultat des courses, c’est que pour protéger son disque, Sony installe un logiciel caché et des pilotes filtrants sur votre machine, que ce logiciel et ces pilotes continue à consommer des ressources même quand vous n’écoutez plus le disque, et qu’il n’y a pas de moyen simple de les désinstaller, la méthode brutale revenant à perdre l’accès à votre lecteur de CD. Évidemment, une lecture approfondie de l’accord de licence révèle qu’en cliquant sur “Ok” pendant l’installation, l’utilisateur accepte d’installer tout ce bazar sans espoir de rémission. Pour couronner le tout, les pilotes se chargent aussi en mode sans échec (en cas de problème, la récupération du système n’en sera que plus compliquée), et sont apparemment programmés avec les pieds (ce qui à terme accroît la probabilité d’apparition d’un problème). Conclusion de Mark:

The entire experience was frustrating and irritating. Not only had Sony put software on my system that uses techniques commonly used by malware to mask its presence, the software is poorly written and provides no means for uninstall. Worse, most users that stumble across the cloaked files with a RKR scan will cripple their computer if they attempt the obvious step of deleting the cloaked files.While I believe in the media industry’s right to use copy protection mechanisms to prevent illegal copying, I don’t think that we’ve found the right balance of fair use and copy protection, yet. This is a clear case of Sony taking DRM too far.

Et boycotter les disques Sony BMG, ça vous dit ?

Mise à jour: Tiens, j’avais pas remarqué ça en première lecture, mais la nouvelle a aussi frappé Slashdot, qui souligne que le rootkit introduit plusieurs failles de sécurité exploitables, comme le fait de cacher sans discernement tous les éxécutables dont le nom commence par $sys$, donc non content de pourrir le système, il le transforme en passoire. Ah, bravo, vingt sur vingt…

Vendredi 10 juin 2005

La bombe Apple

Classé dans : Apple, DRM, Intel — polaris @ 14:26

Le reste du monde l’ignore, mais tous les geeks de ce côté-ci de la blogosphère sont restés sidérés lorsque Steve Jobs, le très charismatique patron d’Apple, a annoncé lors de la dernière WorldWide Developer Conference que les prochains Mac utiliseraient des micro-processeurs… Intel. Oui, Intel, comme un “bête” PC. Au-delà de la part de légende qui s’éteint, ce mouvement surprenant ne lasse pas d’interroger les différents analystes sur l’état actuel de l’industrie, et nourrit les spéculations les plus folles.

Petit retour en arrière. Les “vieux” MacIntosh utilisaient des puces Motorola, comme les Atari et les Amiga des années 80. Leur jeux d’instruction réduit (RISC) a toujours été considéré comme un avantage sur les architectures Intel, qui utilisent des jeux d’instructions plus complexes (CISC). Élégance technique, orthogonalité de la conception, modernité ont toujours été des arguments de poids pour les Mac-fans. Motorola a ainsi équipé plusieurs générations de Mac, jusqu’aux récentes puces G4, contemporaines des premiers P4, remarquables par l’ajout d’une unité de calcul vectoriel, nom de code Altivec, supposée bien plus performante que ses homologues SSE et MMX sur Intel. Puis le torchon brûle entre Motorola et Apple, Steve Jobs adopte pour ses futures machines le nouveau processeur IBM, poétiquement nommé PowerPC 970, un monstre de puissance et de technologie RISC, 64 bits sous le capot et l’avenir devant lui. Dans le même temps, Apple fait la révolution au niveau du système d’exploitation, et sort son Mac OS X, basé sur un clone libre d’UNIX, et peut allier un système moderne et performant à une plate-forme matérielle d’exception. Qu’est ce qui pouvait foirer dans ce monde idyllique ?

Las, deux ans après l’introduction des premiers G5 à 2GHz, le G5 peine à monter en fréquence, ce qui est d’autant plus facheux que Steve Jobs himself avait promis des G5 à 3GHz pour l’année dernière. Pire, à cause de problèmes de surchauffe, il n’est toujours pas possible pour Apple de proposer des portables à base de G5, ce qui les pénalise lourdement dans un secteur en pleine croissance où ils se retrouvent bloqués avec une offre antédiluvienne (les G4 de 1999). Du coup, Steve Jobs n’est pas content, et “Quand Steve jobs pas content, lui toujours faire ainsi”.

Mais alors, pourquoi Intel ? Pourquoi renoncer à des années de communication sur la supériorité de l’architecture RISC, l’élégance de l’Altivec, la puissance d’un système d’exploitation moderne propulsé par un –voire deux– micro-processeur 64 bits ? Pourquoi revenir au choix par défaut, au concurrent de toujours, à Intel ? Tout d’abord, il faut bien voir que les alternatives ne courent pas les rues. AMD domine pour l’instant le jeu du point de vue technique, mais ne dispose pas des moyens de production du géant Intel, ce qui pourrait l’empêcher de fournir les composants nécessaires en temps et en heure pour satisfaire la demande. De plus, l’offre mobile est pratiquement inexistante chez ce constructeur. IBM réalise des processeurs remarquables, et son architecture va se retrouver au coeur des 3 consoles de la prochaine génération, Microsoft Xbox 360, Sony Playstation 3 et Nintendo Revolution. Mais Big Blue vient aussi de se séparer de son département “ordinateurs portables”, qu’il a revendu au chinois Lenovo, et n’a donc pas à court terme de besoin interne pour le développement de puces portables. Pourquoi investir et développer un processeur performant pour 5 millions de Mac alors qu’on peut décliner et raffiner une technologie qui sera présente sur plusieurs dizaines de millions de consoles ? IBM avait sans doute la capacité, mais pas la volonté de fournir à Apple les processeurs dont la marque à la pomme avait besoin.

À l’inverse, Intel a fini par renoncer –au moins momentanément– à la course au gigahertz qui l’a conduit dans l’impasse avec ses derniers P4 et leur architecture NetBurst, et rebondit sur une excellente ligne de processeurs mobiles, le Pentium M, pour proposer une plate-forme mobile intégrée des plus alléchantes. La ligne de produits à venir chez Intel a dû finir de convaicre le patron d’Apple que l’avenir de sa marque était définitivement là, quitte à défaire 20 ans de marketing sur des thèmes techniques pointus comme “RISC c’est mieux que CISC” ou encore “Intel c’est pas bien”. Autre argument qui a pu peser dans la balance, les studios et les distributeurs de contenu poussent fortement à l’adoption généralisée de la gestion de droits numériques (DRM), qui est d’ores et déjà intégrée dans la plate-forme Intel. À moins que ce ne soientt les tarifs accordés aux clients qui s’équipent en “tout Intel” qui aient fait la différence, car pour Apple ça ne signifierait pas seulement les ordinateurs de bureau et les portables, mais aussi les serveurs, les PDA et bien évidemment l’indétrônable Ipod. Reste à savoir pourquoi cette annonce arrive si tôt: les premiers Mac/Intel arriveront l’an prochain, et la transition sera terminée en 2007. Dans l’intervalle, qui va acheter un Mac/G5 ?

Finie donc, l’exception Mac, même s’il reste le système d’exploitation, dont Steve Ballmer, canonnier en chef chez Microsoft, s’accorde à dire que c’est “ce qui compte”. Et l’approche Apple, qui consiste à livrer un système complet (hardware + OS + applications), profilé pour réagir de manière harmonieuse et faciliter la vie de l’utilisateur, contrairement à Microsoft, qui vise le plus grand parc de périphériques compatibles, et délègue de ce fait l’écriture du pilote aux constructeurs. L’avenir est ouvert et les spéculations les plus folles courent déjà. OS X pourra-t-il tourner sur un PC standard ? Il semblerait que non, mais les spécialistes s’accordent à dire que les plus bricoleurs parviendront à tester le système sur leur machine, ce qui pourrait en faire des prescripteurs pour leurs amis moins technophiles. De son côté, monsieur Dell a déjà fait savoir qu’il serait content de distribuer OS X sur ses PC, juste histoire de faire monter la pression. Windows pourra-t-il tourner sur les Mac/Intel ? Assurément, et ce serait une nouvelle voie de transition pour les utilisateurs qui pourraient comparer les deux systèmes sur le même matériel. La prédiction la plus audacieuse vient de Robert Cringely, qui y voit une tentative d’Intel pour détrôner Microsoft. L’idée, c’est qu’Intel en aurait assez de Microsoft, qui n’innove pas assez pour tirer vers le haut la puissance de calcul nécessaire, et donc l’investissement dans les processeurs récents. En s’alliant avec Apple, Intel reprendrait plus que 3 malheureux pourcents de part de marché: ils récupèreraient le contrôle technologique du PC de bureau en s’affranchissant de Microsoft, et pourraient poursuivre par un plan classique de domination du monde.

On en reparle dans 5 ans, hein ?

Mercredi 18 mai 2005

Industrie du disque et copie privée

Classé dans : DRM, Musique, Technique — polaris @ 22:26
Saisi au détour d’une discussion sur linuxfr, un lien sur un article du Figaro, qui me fait regretter que la presse conservatrice n’aie pas choisi d’en rester au format papier. Le papier, donc, présente les prochains débats parlementaires liés à l’adaptation au droit français de la directive européenne EUCD, l’équivalent allégé du (tristement) célèbre DMCA. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les mots sont choisis: “Les industriels réclament de nouvelles règles”, “la copie privée vit ses dernières semaines”, ce qui pourrait “faire l’affaire des producteurs de musique comme des fabricants d’électronique”, au détriment des consommateurs, bien sûr, mais qui s’en soucie, ici ceux qui comptent sont les ayant-droit, et ils n’ont pas l’intention de fléchir.Cette lecture diagonale (et je l’admet, biaisée) de l’article révèle tout de même quelques incohérences frappantes de la part d’un journaliste (Torregano) aussi présent sur le front des technologies numériques et du droit d’auteur. Tout d’abord, les intérêts des fabricants et ceux des ayant-droit divergent, et ce qui fait l’affaire des producteurs a de bonnes chances de museler gravement des pans entiers de l’électronique personnelle, qui est pourtant (aussi vain que cela puisse paraître) un des moteurs de l’économie occidentale depuis une trentaine d’année. Parce qu’au final, un baladeur qui ne lit que des fichiers “légaux” est strictement moins utile pour son propriétaire que celui qui lit aussi les morceaux extraits de CD, capturés à la radio ou récupérés sur un podcast, sans compter qu’en raison de toute la tuyauterie servant à protéger les droits numériques, comme on dit, il a de bonnes chances d’être aussi plus cher. L’hilarité gagne du terrain lorsque Philippe Poels, patron de Sony France et président de la Simavelec (si j’ai bien compris) déclare: “la France importe illégalement 25 à 30% des DVD vierges, non taxés. Il faudrait changer la loi. Elle n’est plus adaptée au marché actuel.” Autant pour la concurrence libre et non faussée, donc. Lorsque le consommateur arrête de moutonner et joue selon les règles de la sacro-sainte loi du marché, il faut tordre le cou à la loi Lang, abattre la commission d’Albis (qui se charge de fixer des taxes sur les supports vierges pour rémunérer les ayant-droit) et promouvoir un nouveau calcul “basé sur le préjudice subi”, autrement dit imposer aux policiers la corvée de courser les pirates, et aux tribunaux la charge de récolter les amendes pour le compte des multi-nationales du disque.

Les magistrats, pour leur part, ont déjà fait savoir ce qu’ils pensaient de la pénalisation des réseaux peer-to-peer, par la plume de Dominique Barella, président de l’union syndicale des magistrats qui publiait mi-mars dans Libération un article intitulé “Dépénaliser la musique téléchargée”. Donc pour le suspense c’est raté, mais lisez quand même le papier, il soulève quelques points intéressants, entre autres “Quand une pratique infractionnelle devient généralisée pour toute une génération, c’est la preuve que l’application d’un texte à un domaine particulier est inepte”, qui revient à paraphraser comme souvent mon vieil ami Platon: lorsqu’une loi est transgressée par la majorité, c’est qu’elle est mauvaise. Le papier de Barella a d’ailleurs été reçu très fraîchement par les industriels concernés, qui sont allés gémirextrêmement surpris et choqués” sous la fenêtre de M. Perben, en le remerciant d’avance de bien vouloir botter le train de M. Barella. Enfin, c’est dit plus poliment, mais c’est l’idée. Pour l’occasion, ils nous ont même ressorti les violons d’une industrie en pleine récession, les pauvres…

Mais revenons aux aberrations de l’article du Figaro, pour en finir. Pour justifier la position des industriels, l’auteur explique que “un CD vendu dans le commerce rapporte quatorze fois plus à son producteur que sa copie par le truchement de la commission d’Albis. Le calcul est vite fait pour les maisons de disques”. Il va falloir finir par tordre le cou à cette soucoupe volante: si l’utilisateur moyen devait payer pour tous les disques qu’il possède, il en possèderait moins: son salaire n’est pas extensible, donc il n’en achèterait pas plus. Avec la diversité des supports de loisirs, chaque secteur (CD, DVD, mais aussi jeux vidéos et contenu en ligne) va recevoir une plus petite part du gateau.

Et on termine sur le bon gros voeu pieux, qui témoigne de la foi inébranlable de l’auteur en la toute puissance de la technologie: “Une utilisation efficace des DRM par les producteurs de musique comme de cinéma sur leurs oeuvres réduirait considérablement le nombre de copies dites illégales”. Cet oeuf d’autruche là est encore plus dur à cuire. Je crains d’être obligé de sortir l’artillerie lourde pour lui faire un sort, en l’occurence un exposé de Cory Doctorow (de l’Electronic Frontier Foundation) pour le Microsoft Research Group en juin 2004. Dans son manifeste “Digital Rights Management” (Gestion des droits numériques), il explique pourquoi:

  1. Les DRM ne fonctionnent pas
  2. Les DRM sont mauvais pour la société
  3. Les DRM sont mauvais pour les affaires
  4. Les DRM sont mauvais pour les artistes
  5. Les DRM sont un mauvais choix pour Microsoft
  6. Les DRM vont manger votre glace menthe-chocolat et vider votre mini-bar
Ok, j’ai inventé la dernière, mais sinon, le plan est repris tel quel. Voilà la traduction française et un joli pdf, je n’ai pas trouvé de joli pdf en français, mais si ça vous tente, vous pouvez le faire, le texte est dans le domaine public. Je ne vais pas paraphraser cet excellent travail, lisez-le, il est à la fois drôle, suffisament accessible et suffisament technique — il se base entre autres sur le travail de chercheurs de chez Microsoft sur l’équivalent numérique du marché noir, qu’ils ont pour l’occasion étiqueté Darknet (le document est au format Word, si vous aussi ça vous est pénible, Google propose une version html).Le vrai problème dans tout ça, c’est que l’EUCD n’est pas à proprement parler une directive progressiste en matière d’équilibre des pouvoirs entre les ayant-droit et les consommateurs, et que son implémentation par un parlement français particulièrement droitier risque de ne rien arranger. Il est trop tôt pour changer de parlement, trop tard pour interpeller les parlementaires, alors faudra-t-il au final rentrer en résistance contre une loi absurde et attendre que ça passe ? En tout cas, le point positif, c’est que ça pourrait à court terme supprimer les taxes sur les supports numériques, et qu’on ne serait plus obligés d’acheter les DVD vierges à l’étranger…

Mardi 12 avril 2005

Windows XP et le Service Pack 2

Classé dans : DRM, Technique — polaris @ 18:20

Voilà, c’est aujourd’hui, on vous avait prévenu, maintenant c’est trop tard. À compter d’aujourd’hui, les utilisateurs de Windows XP qui avaient”retardé” le passage au Service Pack 2 devront s’y soumettre, ou renoncer au service de mise à jour automatique. Cela pose différent problèmes.

Tout d’abord, certaines applications restent incompatibles avec cette modification majeure du système. Comment les utilisateurs (entreprises ou particuliers) vont s’adapter à ce changement semble ne pas concerner la firme de Redmond: vous faites la mise à jour, ou bien vous êtes seul. Et connaissant le savoir-faire technique des quelques utilisateurs que je cotoie, je doute qu’ils prennent la peine de patcher leur système à la main. Du point de vue de la sécurité, c’est moyen.

Ensuite, le CLUF supplémentaire est un peu inquiétant. Tristan Nitot, l’auteur du standblog, a pris le temps de le lire parce qu’il subodorait un problème avec Windows Media Player 9, et ça n’a pas manqué: en bref, en acceptant l’installation, vous autorisez Microsoft et ses partenaires à contrôler le contenu protégé sur votre machine, via la technologie de Digital Rights Management (DRM). Ce droit inclut, mais ne se limite pas à, la possibilité de télécharger des listes de révocation sur votre machine pour vous empêcher de lire certains fichiers considérés comme illégaux. C’est d’autant plus regrettable que je ne connais personne qui lise ces contrats interminables (je ne les lisais pas non plus quand j’utilisais Windows).

L’alternative est donc simple: vous acceptez les DRM, ou bien vous renoncez à la meilleure sécurité du SP2 et aux mises à jour automatiques. Ceux qui me connaissent doivent sentir arriver le moment ou je me mets à poutrer sur Microsoft avec violence. Ceux qui me connaissent se trompent. Parce qu’il faut être un peu honnête, l’inclusion des DRM dans Windows Media Player n’est qu’une pierre minuscule dans l’édifice. En fait, c’est même un prolongement logique. Je ne dis pas que je suis pour les DRM (loin de là), mais si j’utilisais Windows, ce point particulier ne changerait rien pour moi: je n’ai pas de fichiers DRM-isés, et je n’utiliserais pas WMP sous la menace d’une arme. Plouf, un coup dans l’eau.

Le problème émerge lorsque l’utilisateur achète du contenu protégé (par exemple, un morceau de musique dans une boutique en ligne): à ce moment là, le contrat accepté dans un moment d’égarement permet à Microsoft (et à ses partenaires) de décider pour vous si vous pouvez en profiter. Mais à la base, le choix d’acheter un morceau sans obtenir sa propriété est celui de l’utilisateur: si personne n’achète ces fichiers, les majors ne peuvent pas les contrôler. Je vous renvoie à la citation de Coluche fréquemment invoquée dans ce contexte, qui dit qu’il suffirait qu’on arrête de l’acheter pour qu’ils ne puissent plus le vendre… Le même raisonnement tient pour les futures cartes sons qui négocieront avec l’OS pour éviter que le signal ne puisse être intercepté avant la sortie: ne les achetez pas.

La généralisation suit naturellement. N’achetez pas de CD protégés contre la copie. Bien sûr, pour le moment vous pouvez toujours vous débrouiller pour transférer les morceaux sur votre baladeur, mais si ces CD se répandent, le pas suivant sera de les utiliser pour vous contraindre à acheter du matériel compatible. Refusez les baladeurs qui ne se comprtent pas comme de simples périphériques de stockage. Oui, ça veut dire l’Ipod aussi. Et de manière générale réfléchissez avant d’acheter ou d’installer quoi que ce soit. Votre liberté numérique est à ce prix.

Pour ma part, j’ai déjà commencé par virer Windows pour le remplacer par un système convivial, ce qui au final semble le moyen le plus simple de se débarasser du problème. Tristan aussi est passé à l’ennemi. Et vous, vous migrez quand ?

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