Avec deux ou trois "k", ça dépend des fois. Malgré ses faux airs de bataille du pacifique, c'est en fait une station d'altitude, dans la partie que les livres de géographie appellent "les ghats occidentaux", ce qui veut dire — quand on est aussi nul que moi en géographie — l'espèce de cordillère indienne. Qui dit altitude dit froid, et qui dit froid dit "va chercher bonheur", parce qu'ici, en bas, on commence à étouffer — comme dans la cuisson du même nom. Mais avant de profiter de Kodaikanal, sa fraîcheur, ses balades en forêt, son marché au fruit, il faut s'y rendre. Et ça se complique un peu. À mon hotel, il me propose un minibus privé qui me prend sur le seuil de la porte et me dépose à kodai, pour 250 roupies, demain matin. Comme je refuse de laisser Madurai me transformer en tueur psychopathe, il va falloir que je trouve mieux que ça. Je sors donc, sac au dos. Sac au dos, pour la horde de parasites qui pulule dans les rues de cette belle cité, c'est le signal de l'halali: c'est un touriste à mobilité réduite susceptible de dépenser des montagnes de roupies pour se déplacer d'un point à un autre. Les rickshaws se pressent les uns derrière les autres, et quand vous en refusez un, le suivant prend le relais. Vous avez plein de nouveaux amis qui peuvent vous emmener à Kodai, Trichy, Bangalore, Chennai, Mangalore ou même sur la Lune en tapis volant climatisé, plus les habituels mendiants et le gang des tailleurs. Peu importe, c'est l'heure de manger. Je m'engouffre dans un restaurant, et un mur invisible arrête mes poursuivants. Pendant que je déguste un masala dosai, je vois du coin de l'oeil que deux ou trois de mes nouveaux sycophantes patientent dans la rue.
Je m'arme de courage et je ressors. L'un d'eux s'essouffle un peu en me suivant — je marche d'un bon pas — mais tiens quand même à m'expliquer qu'il a cinq enfants, et qu'il travaille le soir dans un centre d'accueil pour adultes handicapés. Goguenard, je ne peux m'empêcher de demander: "et tu t'appelles Ganesh, c'est ça ?". Il s'arrête, interdit, balbutie un truc. Je reprends: "Comme le dieu éléphant, c'est vraiment très joli". Il tient toujours autant à m'accompagner à la gare routière pour m'aider, et comme je ne vois pas bien quelle force cosmique pourrait l'en empêcher, je lui explique en chemin que je vais à Kodai. Arrivés sur place, il me fait pénétrer dans un bureau, où un gars sans uniforme l'écoute débiter un truc en tamoul à une vitesse ahurissante, décroche un téléphone, raccroche et me déclare que le bus d'aujourd'hui est plein, il faut prendre celui de demain matin. Merci, ça je le savais déjà, en fait je voudrais prendre un bus gouvernemental, pas un bus privé. À ces mots, le préposé a une moue de dégoût, me demande si je suis sûr de vouloir prendre un bus gouvernemental, passe un autre coup de téléphone, et me lache sèchement qu'il y en a un à 2h50 à Aralapam. Je demande s'il est direct, il me répond que non, il y a un changement à "…" (pas compris), je lui redemande où est le changement, et là mon guide improvisé, appelons-le Ganesh 7, comprends que je n'ai pas compris, il se penche vers moi et crie à mon oreille, comme si j'étais sourd: "TWO PIPTY". Deux heures Tinquantes, d'accord Ganesh.
Le commercial, visiblement pressé d'en finir, conclut "donnez-moi 180 roupies". 180 roupies sur un bus gouvernemental, je dois pouvoir rentrer à Chennai pour ce prix là… Il m'explique qu'une navette va venir me chercher et qu'une place sera réservée pour moi dans le bus. Réserver une place dans un bus gouvernemental, c'est un peu comme réserver une place rue Victor Hugo pendant la féria de Nimes: ça n'existe pas. Soit il y a une place quand tu arrives, et tu la prends, soit il n'y en a pas, et tu prends le suivant. Comme je peux aller à Arapalam comme un grand, je file 10 roupies à Ganesh 7 et je sors comme un prince, suivi par mon éminence grise qui veut me vendre du shit, du très bon, ou des champignons hallucinogènes, tout ce que je veux… Je prends un bus jusqu'au dépôt, le suivant vers Dindigul, j'endure une crise d'autorité du contrôleur qui exige que je tienne mon sac sur mes genoux dans un bus à moitié vide, j'effectue mon changement à "…" (toujours pas compris), et j'arrive à Kodaikkanal vers 20h00. C'est beau, c'est haut, il fait frais, l'air est pur, et le Sunrise Lodge dispose du confort nécessaire et suffisant. Ça y est, j'ai échappé à la tyrannie de la météo indienne.





Kodai, suite
Rétrolien par Polaris — Dimanche 2 avril 2006 @ 20:32 |
Ooty
Rétrolien par Polaris — Dimanche 2 avril 2006 @ 20:47 |