Je sors de la gare, mon teint pâle et mon gros sac à dos font de moi une cible de choix pour les chauffeurs d’autorickshaws. Fort de ma récente conversion aux transports en commun, je les ignore superbement, et je garde pour moi un “Tiruchirappalli au grisbi, salope !” qui me démange un peu, mais qui ne passerait ni la barrière du langage, ni celle, encore plus hermétique, de la culture. Je me contente donc de rire en ma Ford intérieure (il faudra que je verse des royalties pour la Ford intérieure). Je prends donc un bus, qui m’amène en ville, juste en face d’une paire d’hotels recommandés par le Lonely Planet. J’en choisis un qui a de l’eau chaude (dans un seau, pas à la douche), et je fonce. Les tarifs ont pris une inflation intéressante (+75%) depuis le dernier passage du guide touristique, mais il n’est plus vraiment l’heure de réfléchir à ce genre de choses. Je prends une chambre et je m’y écrase avec bonheur pour finir ma nuit. Vers 7h30, force est de constater que le choix était peu judicieux: non seulement la chambre est une fournaise, mais en plus le terminal de bus en face fait un raffut terrible — souvenez-vous que klaxonner est ici aussi commun que tourner le volant ou presser la pédale de frein… peut-être plus commun que le frein, en fait. Ceci dit, je ne vais pas non plus passer des heures dans cette chambre.
Un peu avant 8h, je sors tout fringant, j’avale une paire d’idlis au troquet du coin, et je prends le bus pour le temple de Sri Ranganathaswamy (Srirangam). Temple dédié à Vishnou, son origine remonte au Xème siècle et il est composé de 7 enceintes surmontées de 21 portes (gopuram) somptueusement décorées. C’est un des plus grands d’Inde, plusieurs dynasties ont contribué à sa construction, et les travaux continuent. Le plus grand Gopuram, qui orne l’entrée principale, n’a été achevé qu’en 1986. Après être passé sous la porte pyramidale de 73m de haut, je suis surpris de constater que les trois premières enceintes sont habitées, la ville a gagné du terrain sur l’ancien temple, et ce jusqu’à la quatrième enceinte. Je passe un moment dans le temple, à flaner pieds nus dans ses grandes allées, entre les piliers sculptés et les statues millénaires. Seuls les sanctuaires aux toits couverts d’or sont interdits aux non-croyants.
En sortant du temple, je suis interpellé par le patron du troquet d’en face: “Salut, comment ça va ?”. Le bonhomme parle un français impeccable, un peu traînant. Shankar m’explique qu’il a appris le français au contact de tous les touristes qui passent par le temple, et des guides agréés, dont plusieurs parlent bien le français, et qui se ravitaillent chez lui entre deux visites. On se sépare sur l’idée de faire éventuellement quelque chose ensemble le soir. Je prends un raccourci à travers les quartiers populaires pour rejoindre un autre temple, Sri Jambukeshwara. Les gens ont l’air surpris de me voir traverser le marché, et le contact se noue facilement, une mère me demande de la prendre en photo avec son bébé, un étudiant me demande si je pourrais lui trouver du travail en France, puis rit de bon coeur quand je lui demande s’il pourrait me trouver du travail en Inde. On échange des tranches d’histoire, des conseils et des adresses e-mail, l’ambiance est détendue, agréable. Le second temple, dédié à Shiva et Parvathi, est très accueillant: un des brahmanes m’invite à l’intérieur du sanctuaire. Le temple est placé sous le signe de l’eau, il dispose d’un grand bassin carré, et le lingam est en partie immergé.
Je passe l’après-midi en ville, à flâner en mangeant des goyaves au masala ou des pastèques, à me brûler les pieds sur les pierres du Rockfort Temple, un double temple-forteresse construit sur un rocher de plus de 100m de haut qui émerge au milieu de la plaine, à trouver la fraîcheur dans une réplique de la basilique de Lourde, à me perdre dans le quartier musulman pour y trouver la tombe d’un saint. Partout, les mêmes questions fusent, comment tu t’appelles, tu viens d’où, ça fait longtemps que tu es en Inde ? Les enfants réclament l’objectif, les parents aussi parfois, et je me retrouve avec une galerie de portraits aussi charmante qu’improbable.
Le soir, j’écume les alentours de l’hotel à la recherche d’un endroit où diner. En chemin, je rencontre Mohammed, un professeur de français à qui Shankar a indiqué mon hotel, et qui voulait profiter de l’occasion pour discuter en français, et aussi apparemment me refiler la traduction française de l’autobiographie du président indien Abdul Kalam, à transmettre en France à “son ami Jean-Claude Carrière”. Blasé. Je retrouve Shankar et plusieurs de ses amis dans un bar où on sert de la bière — ce qui est rare ici. Ses amis européens sont étrangement silencieux, je commence à imaginer des traquenards où ils vont me droguer et me dépouiller avant de me mettre dans un train pour Vanarasi sans papier et sans argent. En fait, c’est beaucoup plus simple que ça: Shankar a monté un bobard énorme, et autant il brode avec classe, autant ses amis sont de mauvais menteurs. En fait il a émigré en Suisse il y a 12 ans et il est juste en vacances ici, avec ses deux collègues de travail. Je suis un gros naïf, ok. Pour finir on sort manger, et Shankar nous dégote l’échoppe hard-core au bord de la route, tenue par un ami à lui. Le cuistot a ses marmites et ses feux posés sur des tréteaux, et il débite les victuailles plus vite qu’on ne peut les engloutir. C’est de la cuisine régionale classique, toutes sortes de crèpes et de galettes servies avec le sambar (une sorte de sauce aux lentilles piquante et acidulée) et différents chutneys (avocat, menthe, aubergine, coco). Il sert du poulet grillé aussi, alors que la plupart des restaurants tamouls classiques sont végétariens. Et c’est vraiment délicieux.




